01.07.2011
La dame du lac
La surface du lac est paisible, seulement troublée par les minuscules ondes laissées sur le passage saccadé des gerridés à la recherche de malheureux insectes chus dans l'eau fraîche, et par les débattement horrifiés de ceux-ci. A mon échelle, rien de remarquable.
J'ai remonté les rames, me suis allongée sur le bois du canot, et profite de la douceur du soleil de mai, laissant par dessus bord l'un de mes pieds nus tracer des ronds sur l'eau à chacun des subtils mouvements de l'embarcation. Là-haut quelques nuages arrondis défilent, me rappellent tour à tour ton nez miniature, l'un de tes yeux, ton menton velu, ton torse bombé. Et lorsque le dernier part s'effilocher derrière les arbres, je ferme les yeux quelques minutes pour faire traîner encore un peu dans mon esprit ces images retrouvées.
Quand je les ouvre à nouveau, la clarté du ciel m'éblouit et je porte à mon front une main de Sioux à l'affût. Alors du bout des doigts je sens comme de l'humidité aux coin de mes yeux et j'en suis presque surprise. Quelques larmes ont dû profiter de la diversion nébuleuse pour s'échapper.
Je les efface d'un geste, elles n'ont plus rien à faire là.
J'entends quelques oiseaux discuter sur les berges vers lesquelles le vent me pousse. Si tu étais là, je suis sûre que tu m'aurais dit de quel oiseau il s'agit. Comme ça, juste en les écoutant gazouiller. Et tu chercherais leurs silhouettes jouant avec les ombres mouvantes des feuilles comme si rien d'autre ne comptait. Et moi je te sourirais sans que tu n'en vois rien, comme on sourit pour soi à un amant endormi dans le clair-obscure de l'aube. Comme en un réflexe, je me redresse et les cherche pour toi. Peut-être as-tu finalement réussi à me transmettre ton virus, au fil des ans..., mais ne comptes pas sur moi pour réciter leurs noms latins ! J'en aperçois un qui ne cesse de plonger dans les eaux claires, et j'essaie de deviner l'endroit où il ressortira sans jamais y parvenir, et je décompte les secondes que dure son apnée.
Et puis mes pensées m'échappent et se perdent. Je me laisse dériver ainsi, poussée prudemment par la discrétion du vent.
Lorsque je reviens dans la petite barque et qu'il est temps de rentrer, je me dis que ces quelques instants t'auraient plu.
Oui, vraiment, tu aurais adoré ça...
18:44 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, lacustre, barque, nuage, oreille, pieds nus, absence
27.05.2011
Chez rené
Il trônait au beau milieu du village, sur la grand-place.
Faisait face à l’église.
Coincé entre la boucherie et un bâtiment de la mairie, il avait piètre allure. D’une époque où l’on pouvait fumer à l’intérieur, ses vitrines s’étaient voilées d’une fine poussière bleuâtre. Tout autour, du bois peint de couleurs qui avaient dû être vives autrefois. Des motifs rouges sur un fond vert écaillé, lettres dessinées avec soin au dessus de la porte. « Chez René ». Italiques, grasses,Monotype Corvsiva, rouges. Une plante verte (jaune ?), incongrue, végétait derrière la vitre, collée à elle par une exposition nordique insuffisante. Elle semblait agoniser lentement (il serait indécent d’agoniser en vitesse… même pour une plante verte), asphyxiée par le manque de lumière et les particules de gitane maïs, mais tenait bon, à la surprise générale. Un monstera chétif qui n’effraierait jamais personne.
C’est sûr, il ne payait pas de mine le bistrot de René. D’ailleurs, je n’ai pas souvenir qu’il y soit jamais rentré quelque touriste de passage, quelque promeneur étranger. Non, il n’y avait que nous.
On s’y retrouvait tous les dimanches, après la messe.
Les premières discussions prenaient forme sur les quelques marches de pierre de l’église. On se réchauffait un peu au soleil, plein sud, parce que dans la maison de Dieu l’âme est bien au chaud mais l’air est quand même un peu frais, malgré les brûleurs à gaz accrochés sur les larges piliers, juste sous les pieds des saints en plâtre. Aux grés des sorties, des groupes hétérogènes se formaient, mêlant les styles, les générations, les catégories sociales.
On prenait des nouvelles de madame Minaretti, qu’on n’avait pas vue à l’office depuis plusieurs semaines. Sa jambe allait-elle mieux ?, pouvait-elle se déplacer ?, oh vous savez, à son âge, ça se remet pas comme à vingt ans, mais oui, elle va un peu mieux vous savez, elle peut marcher un peu, mais pour venir jusqu’au village il va falloir attendre en un peu, ça la fatigue vous savez, heureusement que sa fille s’occupe bien d’elle vous savez.... Oui, oui, on sait…
Les anciens cherraient les jeunes de l’équipe de rugby. Trois défaites de rang, ça fait trois défaites de trop ! Heureusement la semaine prochaine on joue St Migny-sur-Forge, une équipe de bras cassés, ça devrait nous faire remonter au classement. On n’est qu’à deux points de Joigne, qui vont jouer les premiers du championnat…
Et bien vite un gentil brouhaha envahissait le cœur du village, aidé des petits qui se courraient après sur la place, trop contents de pouvoir lâcher la bonde de leur énergie après ces longues minutes à rester bien sagement agenouillés sur leur prie-Dieu en pin. La vie du village se cristallisait là, tous les dimanches, peu avant midi. Puis l’assemblée se clairsemait comme à contre cœur. Les femmes rentraient préparer le déjeuner, non sans laisser quelques recommandations de modérations aux hommes qui en réponse haussaient les épaules, et fanfaronnaient, appuyés par les rires épais de leurs acolytes. Libérés, ils traversaient alors la place tandis que Marie-Charlotte carillonnait.
La joyeuse bande pénétrait dans le bar en rigolant, en se tapant sur l’épaule. Béret sur le chef et canne à la main pour les plus anciens, heureux de se mêler aux discussions, aux rigolades. Les moins dévots y attendaient un verre d’anisette dans les mains et avaient avancé la première tournée. Parfois, une poignée d’enfants qui avaient réussi à convaincre leurs mères de rester un peu suivaient leurs aînés non sans une certaine fierté, pressés d’entendre les derniers ragots du village. Et il y en avait, des ragots. On dit parfois des femmes qu’elles sont bavarde et propagent les moindres de rumeurs, mais je peux témoigner que dans ce bar, à cette heure-ci, leurs hommes railleurs n’avaient rien à leur envier.
Quelques verres étaient vidés, mais ce qui comptait, surtout, c’était d’être ensemble, de faire vivre le village, de se mêler les uns aux autres, pas comme dans ces grandes villes où tout le monde vie sa petite vie à l’écart des autres.
Et puis…
Et puis René, le parton, a commencé à se faire vieux. Bien sûr, y’avait le petit Martin pour l’aider à servir, mais le petit Martin était toujours un peu jeune pour reprendre l’affaire quand le moment est venu.
Alors le bar a fermé.
Maintenant, quand on sort de l’église, à onze heures, on discute un peu, on échange les dernières nouvelles, et puis on jette un coup d’œil, comme ça, sans en avoir l’air, de l’autre côté de la rue.
Et puis on rentre chez soi.
13:21 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, anisette, monstera, bar, marie-charlotte
17.05.2011
Où l'air sonne...
Le soleil et la brume sont en guerre. Une guerre d'enfant, certes. Une guerre tout de même.
Le premier, impatient fougueux, déjà voudrait relever les reliefs, souligner les courbes, jeter ses couleurs criardes sur les rochers qui bordent le torrent, sur les frondaisons ondulantes, sur les flancs de collines devinées au travers de l'autre... Mais cette autre résiste. Tamise l'ambiance de toute son épaisseur, et pédante supprime sous son voile la moindre fioriture inutile à ses yeux. Les feuilles perdent de son fait leur individualité, noyées dans la masse sombre de leur multitude, et que dire des pierres oubliés, des brins d'herbes aplatis sous son écrasante pesanteur ? L'ensemble paraît artificiel et vaporeux, sorti d'une aquarelle orientale aux distances inestimables, monochrome bleuté.
Le monde semble dans l'attente hiératique d'un indicible quelque-chose, comme ces vieux sages à la longue barbe assis en tailleur, paume tournées vers le ciel et œil clos, dont en les observant on se demande s'ils ne se sont pas assoupis, à force de méditations excessives.
Tout est paisible.
A peine entends-je les gargouillis de l'eau, les caresses du vent sur la pierre frileuse, et finis par me dire qu'aujourd'hui peut-être la terre aurait décidé de s'arrêter de tourner, me figeant dans cet entre-deux fantastique.
Et soudain, émergeant au beau milieu de cet étrange tableau, elle apparaît. Une ombre qui prend son temps pour définir ses formes, femme indécise devant sa garde robe, jusqu'à ce qu'en fin j'en perçoive tous les contours. Nul sentier d'elle n'étant digne, elle progresse dans le cœur même du torrent.
Malgré la force brute du courant et les fourbes velléités des larges galets recouverts de vase et de mousses, le torrent jamais ne semble pouvoir faire vaciller la sérénité de ses appuis. S'en rend-elle seulement compte, majestueuse ? Dans son sillage, de spumeuses vaguelettes forment des v de frustration, incapables de la perturber dans sa marche paisible. Elle s'arrête par endroits et perce les brumes du petit matin de ses tendres yeux, y déchiffrant des signes qui échappent au simple observateur que je suis, et profite une seconde de la sérénité qui règne en ces premiers instants du jour. La vapeur alors cesse de marquer sa respiration retenue. Puis, satisfaite, elle reprend sa lente marche vers la cascade, et sa silhouette à nouveau se met à jouer avec la densité du brouillard qui s'accroche au fond de la vallée.
Pendant ce temps, des gouttelettes s'empressent de s'amonceler à la pointe des brins d'herbe, avant que le ciel ne change tout à fait de ton.
Au rythme des pas qui la rapproche chacun un peu plus de la cascade, roulent imperceptiblement ses hanches, d'un mouvement doux et équilibré. Pas un de ces roulements audacieux, aux limites de l'indécence, perçus dans certains quartiers de la ville par qui s'y aventure à une heure avancée de la soirée. L'ampleur en est plus mesurée, le rythme moins saccadé. Et l'assurance de son règne sur toute chose ici, son détachement, mettent sa grâce hors de la portée du moindre jugement.
Et moi caché comme un voyeur, je n'ose bouger, ne serait-ce que souffler, de peur de troubler l'équilibre de l'instant, d'avoir la cruauté de l'arracher à sa matinale communion.
Alors qu'enfin le grondement de la cascade couvre son avancée, elle monte sur son rocher, somptueuse reine et observe les miroitements de l'eau. Les autres ne vont pas tarder, mais elle a la meilleure place.
A cet endroit précis, juste sous le rocher, est formée une petite cuvette mortellement transparente d'où les saumons les plus gras prennent leur élans. Elle n'aura qu'à les cueillir au vol...
Dans l'attente, elle baille de nonchalance.
22:26 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, torrent, roulement des hanches, brume, baillement










