18.11.2009

La nuit (acte 3)

« Jamal m’a raconté tout un tas de choses là-dessus… alors tu comprends… » ajoute mon frère après un court silence, un peu honteux de m'avouer ses inquiétudes. Inquiétudes en outre légitimes si l‘on prend en compte son jeune âge et les circonstances de notre démarche.

 

- « Jamal parle beaucoup trop, si tu veux mon avis. Et de choses qui ne le regardent pas. Essaie de ne pas trop penser à ce qu’il a bien pu te dire, ses paroles ne sont que sifflements stériles ! » affirmé-je, inconsciemment irrité qu’il me ramène ainsi à mes propres interrogations, à ce manque de certitude sur notre avenir proche qui me parait tout aussi opaque et sombre que la nuit sans lune qui nous digère. Moi aussi, j’en ai entendu des histoires comme ça, et de la bouche de personnes bien plus fiables que ce Jamal. Des histoires d’hommes enfermés dans des bétaillères, entassés plusieurs jours durant et finalement retrouvés morts, étouffés d’avoir été trop nombreux. Des histoires de disparus en mer qui avaient sauté du bateau sans jamais avoir appris à nager, et que personne n’avait jamais plus revu. Plus sordides et cruelles les unes que les autres, elles ont hanté mon sommeil ces dernières semaines, alors que je commençais à envisager l’éventualité d’un départ.

 

- « T’as entendu ? » chuchote brusquement mon frère, me retenant ferment par le bras, visage tendu vers l’avant, scrutant l’obscurité de ses yeux plissés, de son oreille tendue. Je m’arrête immédiatement, comme une gazelle qui dans la nuit entend le feulement sourd d’un fauve approchant.

 

Effectivement, après un court instant, je perçois à mon tour ces murmures qui nous parviennent, étouffés.

12.11.2009

La nuit (acte 2)

Le type en question, je l’ai rencontré une semaine plus tôt. Il était pour le moins peu avenant, et je doute qu’en des circonstances plus clémentes je me serais jamais adressé à une telle personne. Aurélio, - c’est du moins ainsi qu’il se faisait appeler - était grand, sec et noueux comme un vieil olivier, et son visage semblait nativement grimaçant : ses lèvres au repos retombaient aux extrémités comme si ses joues avaient perdu toute élasticité et l’intersection entre nez et sourcils était chez lui ridée sans effort, tel le museau renfrogné d’un bulldog apathique. Ses yeux, quant à eux, étaient injectés de cannabis et incroyablement absents, comme s’il cherchait obstinément à rattraper un souvenir qui toujours échappait à son emprise. J’aurais pu passer outre cette apparence malplaisante, s’il n’y avait eu sur ce masque une large balafre qui coulait, irrégulière, de la tempe au menton, frôlant l’œil. L’épaisseur du trait blanchâtre laissait imaginer le peu de soin qui avait été apporté à sa cicatrisation - et les souffrances induites par ce manque d’attention.

 

J’étais terrifié.

 

Heureusement, l’échange avait été bref. Quelques mots troqués au coin d’une rue sans macadam qui, impassible dans sa nudité, était à l’abri des indiscrets.

- « Combien ? » avait-il lancé en guise d’introduction.

- « Deux.... » lui répondis-je, quand je réussissais enfin à lâcher du regard l’horrible cicatrice.

- « 40 000 par personne. En liquide. 70 000 pour vous deux si t’as ça sur toi... ».

 

Oui, j’avais cette somme sur moi. Dans ma poche, serrée dans ma main droite, moite. Je dus me faire violence pour donner à cet acrimonieux l’intégralité de nos maigres économies : mettre notre fragile destin entre ses mains décharnées n’était pas chose instinctive tant l’individu paraissait suspect,  fourbe. Je me décidais malgré tout à lui tendre les billets, qu’il prit d’un geste si vif et agressif qu’il me fit sursauter. Il avait peur, peut-être, que je ne fasse machine arrière, bien que je doutasse que la notion de peur lui soit familière - si ce n’est celle qu’il inspirait lui-même.

 

Ayant vérifié que le compte y était, il retira de la liasse approximativement 20 000 CFA, sans même s’en cacher, et les mit dans la poche intérieur de sa veste alors que le reste était destiné à une petite mallette qu’il se calla nonchalamment sous le bras. D’une poche de son pantalon il sorti une petite carte fripée et m’indiqua de l’index, sans prononcer un mot, un point rouge au bord du fleuve. Il est parti sans me jeter une miette de regard, me laissant la carte dans la main, un peu déboussolé au milieu du carrefour de terre rougeâtre.

06.11.2009

La nuit

Ayant peu de temps pour écrire ces dernières semaines, je vous lirve ici le début d'une nouvelle écrite l'année passée pour un concours qui semble avoir été abandonné... Ce n'est pas le texte dont je suis le plus fier mais jje vous laisse en juger par vous-même !

Ce ne sont là que les premiers mots, auxquels je ferais suite si vous voulez bien ! :p

J'en profite pour m'excuser de peu passer chez vous en ce moment... Foutues aiguilles qui trottent trop vite...

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- « Tu crois qu’ils seront là ? » me demande-t-il d’une voix sinueuse, rompant le silence qui nous accompagnait depuis la sortie du village. Cette question le taraude depuis plusieurs heures et jusque-là il y avait par dignité résisté, comme un enfant vous assure que non, il n’a pas peur dans le noir. Mais sa bravoure, comme la ligne d’horizon alors que le soleil la franchit, se dilue lentement dans l’immensité du crépuscule.

- « Le type m’a dit d’aller là-bas, alors on y va. C’est tout... » répondis-je gonflant mon intonation d’autant de certitude et de fermeté que possible. Sent-il que je partage son angoisse ? Car ces mots me semblent mort-nés, à peine sortis d’entre mes lèvres que déjà ils gisent, inertes, sur le sol poussiéreux de la piste.