22.08.2009
Ah ! La belle promenade...
Abel est parti à l’aube naissante, profitant de ses insomnies de vieillard pour filer aux premières lueurs. Et s'échappa de la maison comme au ralenti, de pas feutrés pour de la maisonnée ne pas éveiller les soupçons. Discret et cauteleux. Dehors, quelques vagues volatils sifflotaient, pour qui voulait bien les entendre, les premières grâces rendues à cette journée qui d’un ciel dégagé et encore rougeoyant s’annonçait belle et sereine. Sur le chemin qui s’échappe de la propriété, derrière le petit calvaire, un baluchon l’attendait, empli d’un peu d’eau et d’un casse-croûte sommaire. Un bâton de marche, aussi. Ingambe dans la fraîcheur matinale, il s’en est allé vers les cimes embuées et à neufs heures déjà était à leurs pieds, globalement souriant. Globalement car quelques articulations commençaient déjà à réclamer son attention de leurs murmures et par moment, sournoises, profitaient d’une irrégularité du terrain pour lui arracher furtive une grimace.
Alors il s’arrêtait un instant, et buvait un coup, et repartait, souriant de nouveau au paysage.
Avant de se faufiler à l’ombre des chênes qui habillent les premières pentes sérieuses, Abel a levé la tête vers le sommet, comme on défie un vieil ennemi respecté, et sur son visage pouvait se mesurer l’ampleur de la tâche. Il est resté là quelques minutes, admiratif, puis s’est engagé sur le sentier. Un sentier modeste et discret qui depuis toujours s’enfonce dans la forêt, un sentier qu’on croirait dessiné par les passages obstinés des chevreuils, à l’entrée dissimulée par de malicieuses fougères. Après seulement quelques mètres dans les sous-bois, de son gilet Abel remonta la fermeture-éclair, l’ombre des ramures et l’humidité s’insinuant, alors que le soleil pourtant prenait possession de l’azur en douceur.
Remarquant que les arbres semblaient avoir moins souffert que lui des années, qui étaient passées sur la pointe des pieds, d'un signe de tête il les salua. Ce faisant, de vieilles images sépia s’imposèrent à lui, collées sur le fond de sa rétine, Rémanences d’une vie passée. Il continuait à avancer dans les lacets du sentier, s'arrêtant à des intervalles qu’il aurait voulu plus longs, et alors prenait un profonde inspiration, comme pour aspirer un monde trop grand pour lui, pour prendre de ses mirettes les derniers polaroïds – été 2009, dernière ascension - de son album, aux couleurs plus vives que celles des premières pages.
Il s’arrêtait, surtout, pour reprendre un peu de souffle.
*
Comme un fondu enchaîné, aux chênes succédèrent les hêtres, d’abord de quelques éclaireurs, puis de régiments entiers et quand leur victoire fut définitive et qu’Abel, de son regard encore perçant, ne distingua plus la moindre feuille lobée, plus la moindre cupule vide de son fruit, alors seulement sur un rocher aux allures de galet titanesques s’assit et vida consciencieusement le contenu de sa besace : un bon morceau de pain et quelques tranches de jambon fumé, une tomate, un bout de tome. Et une gorgée d’eau. Puis une autre. Et quand enfin il fut rassasié, il ferma les paupières une minutes, dix minutes, savourant la seule compagnie de ses montagnes, et l’absence recherchée de ses congénères, aux intentions bonnes mais étouffantes.
Une inspiration profonde, et Abel repartit d’un pas déterminé, quoique sensiblement plus lourd.
Progressant sur le flanc de sa vieille amies, et alors que quelques merles ici ou là bousculaient de leurs becs les tas de cellulose qui recouvrait le sol, les fraîches odeurs chargées d’humus laissait progressivement la place aux odeurs sèches, acides de la sève, des épines et pommes de pins dispersées. Par endroits, au détour d’un des nombreux lacets du chemin, se laissait caresser du regard une portion de la vallée, encore bien verte malgré la saison. Et, contrastante, l’inaltérable silhouette pierreuse du vieux village agrippé à sa falaise. La traversant de part en part, une route, seule, sinueuse qui la rattachait au reste du monde. L’absence d’Abel, depuis déjà longtemps, devait susciter bien des remarques, bien des conjectures, toutes plus farfelues les unes que les autres. Les imaginant, il sourit de malice, content de son coup.
Le sentier sortant d’entre les pins, il longeait en cet endroit un ruisseau peu large et néanmoins courant, chantant, et Abel, fourbu, haletant, souvent se trouvait forcé de s'asseoir péniblement à son bord, comme courbaturé, ne pouvant trop plier les jambes, et laissait tremper ses main dans l’eau fraîche dont il s’aspergeait vivement le visage. La vue était là complètement dégagée, le soleil inondait la prairie de biais, lui prêtant relief et couleurs pour encore quelques heures avant de les lui reprendre. A chacune de ses pauses, Abel éprouvait de plus en plus de difficulté à repartir, déconcentré par le paysage qu’il avait aimé chaque seconde de sa longue vie et cloué au sol par la fatigue qui s’imprimait insidieusement dans chacun de ses muscles. Et chaque fois, dans un effort pour lui colossal il s’arrachait à la pierre grise, à la fraîcheur du ruisseau, à ses rêveries et poussé par un mouvement qui le dépassait, un formidable instinct, il reprenait sa marche.
Le sommet. Enfin. A portée. Au loin quelques cloches résonnaient, de ce rythme lancinant de bêtes qui broutent lentement. Un dernier effort à fournir, là où la montagne prend fin avec panache et provocation dans une dernière pente, la plus raide de toutes.
Un pas, un souffle, un pas, un souffle. Une pierre qui se dérobe. Un autre pas, encore.
Las, il arriva enfin, ivre de cette journée de marche, de cet amour qui avait porté chaque avancée. Le soleil sur Abel, sur sa montagne, menaçait de se coucher pour la dernière fois. Abel se relâcha, tous ces muscles se détendirent ensemble dans un profond soupir d’aise. Une belle soirée pour mourir se dit-il, assis sur un rocher, souriant à ce dernier coucher de soleil.
Il s’est endormi alors que le ciel avait cette couleur étrange du crépuscule, quand les étoiles gagnent leur éclat, une à une. Il eut le sommeil lourd, imperturbable au point de ne pas percevoir autour de lui l’agitation, les murmures, les directives.
*
Et s’est réveillé dans son lit, soupçonneux et maugréant,
Penchée sur lui, sa fille.
Fâchée.
Émue.
15:43 Publié dans Abel | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, montagne, abel, torrent, cauteleux














