29.05.2009
D'où partent les macareux
Le vent tombe des cimes de l’ouest, qui culminent à trois milles mètres et viennent s’effondrer dans la steppe en raides pentes de granit sombre. Bien peu de plantes ont la témérité d’arrimer là leurs racines, dans les replis de cette roche dure, rugueuse. Seuls errent quelques pins épars et bigrement rabougris, nanisés par la force des éléments rugissants qui s’évertuent à les malmener. Leurs troncs sont courts, noueux et les maigres branches qu’ils portent soutiennent péniblement de frêles épines verdâtres. Si peu de résistance face au vent, qui roule le long de la roche, et prend de la vitesse, et gronde, s’annonçant.
Iström sur sa plaine a planté de lourds poteaux, en quinconce, essayant ainsi de le gêner un peu, de casser sa course folle vers la mer. Mais rien n’y fait et sa cabane au bord du chemin pierreux tremble de toutes ses planches à chaque rafale. Et gémit. Un volet mal fermé bat la mesure des bourrasques avec enthousiasme alors que le chien ne sort de sous l’escalier qu’un petit bout de truffe noire et humide… Il décide finalement de rester là, à l’abri, comme inerte.
Il est né sur cette plaine austère, le vieil Iström. Dans cette cabane de bois, de jaune peinte et de rouge liserée le long de la porte, des deux petites fenêtres, du toit. Dans cette cabane avec sa minuscule cheminée de zinc, ronde et chapeautée, qui tout l’hiver crachote une fumée grise qui aussitôt sortie s’envole et se dissout vers le large. Il est né là et il y mourra aussi, sans doute. Comme nombre de ses aïeux avant lui.
Quatre fois l’an, les quelques éleveurs de chevaux du village le plus proche empruntent le chemin sinueux pour aller vendre quelques animaux en ville, à Ultricht. Ils s’arrêtent alors une heure ou deux, à bavarder avec Iström et sa femme, buvant le café épais et bouillant qu’elle leur prépare. Les discussions sont sobres, sans la moindre trace d’exubérance. On s’échange les dernières nouvelles du village, les rumeurs qui parcourent le pays sur le dos de ces itinérants de saison. Le frère du curé qui picole un peu trop, la fille Asgrön qui enfin va se marier du haut de ses quarante ans, les travaux engagés pour retaper la mairie. On parle de ces temps qui n’en finissent pas de changer. Le vieux couple tout en discutant stocke dans le placard les denrées essentielles qui leurs sont apportées et passent commande pour le retour des fermiers, la semaine suivante. Du sel, des bougies, du bois, une nouvelle casserole. Et du café. Pendant ce temps, dehors dans la plaine, les bêtes massives et indifférentes errent non loin, crinière au vent et mufle collé au sol à la recherche de quelque jeune pousse parmi les rares herbes jaunies.
A la belle saison, courte de deux mois à peine, Iström et sa vieille femme, Dölkïa, suivent le sens du vent et s’arrêtent au bord des falaises. Ils s’assoient sur un rocher, poli après des années de tels contacts fessiers. Ils restent là un moment. En silence. Parfois l’un prend la main de l’autre et la sert tendrement dans la sienne alors que l’écume projetée sur le granit vient leur lécher les pieds. Le chien tourne, renifle le moindre brin d’herbe, les nids vides des macareux déjà repartis en mer, on ne sait où.
Ainsi va la vie sur cette côte sauvage. Entre quiétude et rudesse.
Et quand on leur demande pourquoi ils restent là, pourquoi ils ne s’évade pas, le vieux couple sourit de toutes ses dents perdues.
« Et pour aller où ? »
00:05 Publié dans Clichés | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, côte, vent, granit, cabane, zinc
15.05.2009
Là.
Être là, non ailleurs.
Là, sur cette terrasse de bois qui de ses échasses couvertes de mollusques et d’algues vertes enjambe la plage. Et, immobile, avance vers le large alors que l’océan cède à la lune. Irrésistible. Là, entre soleil et vent d’ouest. Lunettes noires et pull sur les épaules. Le thé à la bergamote, encore brûlant dans sa tasse exhale de fines vapeurs qui tentent avec bravoure une évasion vers l’est, et se fondent dans la brise. Evanescentes.
Fermer un instant les yeux et saisir le chuchotement confident des vagues qui viennent lécher les pieds de la petite battisse de bois, entrecoupé du cri de quelques mouettes. Pas de ces cris hystérique, avide, que l’on entend sur le port, les bateaux revenants, mais de ceux que l’on pousse adolescents, courant dans les champs du crépuscule, ivres d’un premier baiser.
Se laisser hypnotiser par l’écume jaillissant d’entre les rochers de granit. Patient, résignés et sereins, comme à leur habitude. Et avoir le temps de regarder sombrer le soleil une fois de plus. Un phare au loin pulse.
Être là, cerné par l’immuable et se surprendre à espérer.
Ta main, douce, contre la mienne.
08:37 Publié dans Toutes petites | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, plage, mouette, main, immuable
01.05.2009
Nouvelles du front
Elle est debout dans sa cuisine. Entre ses mains fines aux ongles vernis de rouges, une lettre, datée d’une semaine mais jaunie et froissée à en paraître dix, vingt, trente. L’écriture ressemble à celle d’un enfant avec ses contours tremblants et hachés. Une lettre de son mari.
« Ma chérie,
J’ai enfin un petit répit qui me permet de prendre la plume entre deux mouvements de troupe, ce qui est rare depuis que nous sommes arrivés dans la région de Cheelsberg la semaine dernière. Une semaine de pluie, sans discontinuer. Je te laisse imaginer l’état de ma peau, fripée comme celle d’un petit vieux, molle. La journée, ça va à peu près, car nous bougeons, avec tout notre barda, nos armes, nos quelques provisions et marcher nous réchauffe. Mais à la nuit tombée, quand épuisé nous ne pouvons plus avancer d’un centimètre et que le capitaine nous fait monter le camp (qui n’a de camp que le nom, puisque nous n’avons ni tente, ni feu, au risque de se faire repérer par l’ennemi), le froid rapidement s’empare de nous, nous gèle jusqu’à l’os sans la moindre compassion. La seule chose qui nous réconforte un peu, c’est de savoir qu’eux aussi, de l’autre côté de la ville, souffrent des mêmes maux, car à ce que l’on a pu savoir, leurs conditions ne sont pas meilleurs, ni leur équipement.
Aujourd’hui nous sommes abrités dans une vieille grange abandonnée en bord de rivière, et l’on se croirait dans un quatre étoiles, protégé ainsi du vent et de la pluie. La plupart d’entre nous fait sécher ses vêtements et profite de cette accalmie passagère pour comme moi écrire, chose impossible depuis plusieurs jours. En se prend pour des Robinson Crusoë à jeter des bouteilles à la mer, sans savoir si ces elles trouveront leur destinataire.
Si quelques-uns parfois reçoivent du courrier depuis les lignes arrières, une grande majorité d’entre nous, dont je fait partie, n’a plus de nouvelle de ses proches, ce qui plus encore que le froid nous déprime. Cela fait déjà plusieurs semaines que je n’ai pas vu une lettre, et je me demande si tu continue à recevoir les miennes. Si c’est le cas, pourquoi ne réponds-tu pas ? Je commence ç m’inquiéter de ce silence, et espère de tout cœur que tu es à l’abri. Peut-être as-tu été obligée de partir te réfugier ailleurs, plus loin encore du front ? Peut-être bien que le courrier est plus difficile à acheminer qu’avant et que tes réponses sont perdues dans une gare, dans une poste tombée aux mains de l’ennemi ? Je n’en sais rien, et c’est là tout le problème. Cette absence de nouvelles me bouffe, ronge mon moral à petits coup de dents et j’ai du mal à trouver le sommeil, te sachant peut-être en danger. Et puis, vois-tu, ces quelques lettres échangée étaient pour moi une façon de garder un lien avec la réalité, avec la vraie vie. Cette vie heureuse que nous partagions tous les deux dans notre petit village, loin de toute cette barbarie que je vois défiler sous mes yeux comme dans un mauvais film, ceux que tu n’aimais pas. Maintenant que je suis coupé de toi, je ne saurais dire combien de temps je tiendrais avant de me faire submerger par ces horreurs, ces corps morts que nous croisons sur chaque chemin, dans chaque hameau. Hier encore, alors que nous patrouillions dans un petit bois, partout se balançait, lugubres épouvantails, des pendus aux visages bleus, gonflés, sans yeux ni langues, par dizaines.
J’espère tenir au moins jusqu’à ma prochaine permission, qui ne devrait tarder. Seras-tu là à m’attendre ?
Prends bien soin de toi ma chérie, et réponds-moi vite pour calmer ces angoisses qui s’ajoutent à l’horrible de mon quotidien.
Je t’aime et pense à toi, chaque seconde qui passe. »
Elle regarde par la fenêtre de la cuisine, pensive, les bras sans tonus le long de son corps.
Une main en douce glisse sur sa hanche, des lèvres dans son cou, la faisant sursauter.
- « Qu’est-ce que tu lis ? »
- « Rien. Un vieux papier qui traînait. Embrasse-moi… ».
D’un geste rapide elle roule la lettre en boule, et enlaçant son amant la jette à la corbeille.
00:05 Publié dans Série noire | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, amour, guerre, froid, pendus, lettre














