16.06.2009

Reste, parce que...

Je l’ai trouvée telle. Frêle et presque fragile. Seule. Déterminée. Evidente.

 

D’aucuns auraient esquissé un oblique sourire, d’arrogance copieusement arrosé, face à la vacuité de sa rébellion de petite chose inutile. Pour qui se prendrait-elle, celle-là, à offrir ainsi aux nues sa pubescente encolure ?

 

Quand aux autres, ces autres qui avancent yeux mi-clos, mornes borgnes, ces autres-là seraient passés. Et puis rien. Sans suite.

 

Savent-ils seulement combien, avant elle, ont payé si chèrement leur droit d’être. La chose paraît pourtant aisée aux ignorants, faite d’insensés « il suffit de… ». Oui, pour certains. Mais quand ceux-là vivent comme on respire, tant d’autres doivent à chaque chute d’un grain de sable s’arracher au néant, nourris de l’énergie d’un fol espoir.

 

Elle est de cette race-là. Celle des pionnières, des exploratrices intrépides qui bravent les interdictions, les « ça ne se fait pas », et méprisent les impossibles. Et se bat pour celles tombées, qui portées par le vent se sont effondrées sur des terres stériles.

 

Assise au beau milieu du macadam, au creux d’une fissure, une pâquerette s’est installée et mon attention a attirée, étalant ses pétales sous quelques rayons affables. Et ploie à chaque passage d’imperturbables autos. Aussitôt se redresse.

 

Belle, digne.

 

08.06.2009

Dans le chai

Son atelier était situé au sous-sol de la vieille maison, à l’aspect vaguement bourgeois. Dans le chai comme il disait. Une pièce qui semblait minuscule, en proportion des travaux titanesques engagés dedans, et j’étais étonné, à chaque fin de chantier, d’en voir sortir des armoires énormes, des bouts d’escaliers, des commodes immenses, comme un gamin voit sortir un lapin d’un chapeau, l’œil bien rond. Vingt mètres carrés. Vingt-cinq, peut-être, et le désordre, apparent, la rendait plus petite encore de l’enchevêtrement des outils laissés-là, des planches et des bouts de ferraille qui traînaient en grignotant la surface de la pièce d’un bon mètre le long de chacun des quatre murs.

 

Au centre de ce capharnaüm plus ou moins organisé régnait en maître l’établi,  superbe, fait de chêne brut et chevillé, griffé, rayé, encoché de toute part comme le visage d’un vieux rockeur marqué par trop d’années passées à consommer drogue et alcool. Repoussées contre les murs, les pièces de bois semblaient craindre ce solide balafré, se tenant à bonne distance, dans l’ombre.

 

Alignés avec une étrange régularité sur une énorme planche de contre-plaqué fixée au mur, des clous supportaient toutes sortes de rabots, gouges, ciseaux, trusquins, tenailles, tournevis et autres tarabiscots. Autant d’instruments aux noms opaques sur lesquels galopait mon imagination laissée sans bride par l’incongruité des formes et par la diversité des usages associés que je tentais de deviner à l’allure des traces laissées sur les chutes de bois géométriques qui jonchaient le sol, six jours sur sept. Car en prévision d’un dimanche reposé, le samedi soir il passait une heure, la dernière, à classifier toutes ces gisantes puis à les empiler en tas branlants sur des étagères fatiguées, par forme, par type de bois, par épaisseur. Quel critère l’emportait sur les autres ? Je ne l’ai jamais su, mais il les triait avec une telle assurance, une telle conviction, qu’il aurait été impossible que le hasard seul décide de leur arrangement.

 

Tout cela sentait la sueur, la sciure, et le bois qui séchait, tant bien que mal, à plat sur de fines poutrelles qui sortaient du mur du fond à hauteur d’homme. Comme toute cave qui se respecte, cela sentait aussi un peu l’humidité mystérieuse, et parfois, alors qu’il venait de poncer, ou de scier une planche bien épaisse, une fragile odeur de brûlé s’immisçait, insaisissable.

 

Dans ce décor sombre et pourtant rassurant, la silhouette de mon grand-père se fondait à merveille, indispensable.

 

Toujours vêtu d’une ample blouse bleue, ses grosses lunettes en demi-lune glissées sur le bout de son nez et sa casquette grise sur le chef. De temps à autres il la soulevait pour glisser d’un geste vif son mouchoir, déjà bien humide, sur un crâne glabre et luisant. De ses mouvements il était certes économe, les distillant avec prudence, mais aucune place n’était laissée à l’hésitation et le moindre de ses tressaillements n’était guidé que par la nécessité, tendu vers une finalité implicite connue de lui seul.

 

Dans cet antre, le temps soufflait paisiblement, à l’abri des regards, se distordant d’un plaisir non dissimulé, comme le chat s’étire en d’étranges contorsions pour finalement se rendormir, lové sur les genoux de son maître. Au point que quiconque y eût perdu ses repères. Mon grand-père, lui, accueillait ces caprices en ami, prenant pour toute chose la part de temps qui convenait sans se poser de question, dans l’oubli total de l’effort et des secondes qui s’égrenaient en nombres incalculables. Il était fier de ne rien devoir qu’à sa sueur et les ouvrages qu’il bichonnait des semaines durant ignoraient tout des avancées technologiques si chères aux bricoleurs néophytes que sont la perceuse, la scie circulaire, ou la ponceuse. Il ne pouvait se résoudre à changer de méthode et il est certain que les utilisant, il aurait eu l’impression de tricher, s’imposant une rigueur née d’une certaine idée du travail bien fait qu’on ne rencontre plus guère de nos jours. Alors, seules et inlassables, ses mains allaient et venaient sur le bois, avec délicatesse pour en apprécier le poli, suivre ses courbes du bout des doigts, avec fermeté pour faire céder un bois dur et capricieux à sa volonté. S’il ne bougeait, on se serait cru dans un musée qui n’aurait contenu qu’un unique tableau hollandais, craquelé, et, enfant, je pénétrais dans cet atelier avec le même respect silencieux, yeux écarquillés et bouche béante, prête à laisser échapper des « ohh », des « ahh » étouffés.

 

Unique transgression accordée à la modernité, l’ampoule au plafond avait remplacé la bougie et trahissait l’époque.

 

Je pouvais passer des heures entières à le regarder œuvrer, assis sur un vieux billot dans un coin, la respiration lente et la tête posée au creux de mes mains. De temps en temps, il me lançait un coup d’œil complice, affectueux et quand au gré de ses allées et venues chaloupées il en venait à passer tout près de moi, de sa calleuse paluche il m’ébouriffait les cheveux.

 

 

 

Une fois le travail terminé, son regard de vieil homme, à mi-chemin entre fierté et humilité, me laissait penser que ce temps passé là n’était pas perdu, loin de là.