07.08.2009

Ainsi vont, vont, vont.

Ils vont ainsi dans les rues. Regards parallèles, dos droits.  La main de l’une, baguée de bleu, serrant délicatement le coude de l’autre.

 

Monsieur marche au pas et de sa canne, blanche, donne le rythme de ses « tac … tac … »

 

Madame joue aux vieilles andalouses et de ses chaussures talonnées, noires, fait dans la rue résonner ses « clac clac clac clac ».

 

Ainsi vont-ils dans les rues de la petite ville, vieux métronomes secs et opiniâtres battant la même mesure, dans le ton, avec ce petit air pincé de la vieille bourgeoisie de province qui hausse un sourcil au passage d’une jeunesse bruyante, et remuante. D’où leur vient ce mépris, à peine caché, qui plisse leur nez et relève leur lèvre supérieure en une grimace écoeurée ? Eux-mêmes l’ignorent, sûrement. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils ont laissé filer le temps comme on regarde couler la paisible Loire au cœur de l’hiver, immobiles et vieillissants.

 

Ainsi vont-ils donc dans les rues, et rappellent de leurs « clac » et de leurs « tac » que le temps n’en finit pas de passer.

 

De sa main libre, tachetée et veinée, tremblotante, elle tient le col de sa gabardine beige car elle craint le vent, mauvais en cette saison comme s’en trouve averti le poissonnier. Celui-ci répond de sa politesse bourrue de mareyeur et rebondit aussi sec, pour s’épargner une conversation dont il connaît par cœur les tenants et aboutissants. Je vous mets la même chose que d’habitude ? Quatre cent trente grammes. Allez, on dit quatre cent. Clin d’œil. Au revoir madame, bonne journée. Au revoir monsieur, à jeudi.

 

Chez le boucher, c’est Monsieur, chapeau en main, qui s’inquiète de la santé sa dame qui d’habitude sert les clients - pendant de son mari découpe la viande ou discute en affûtant ses lames - et que l’on n’a pas vue depuis trois semaines. Les nouvelles ne sont pas bonnes, la maladie progresse, grignote, on ne sait pas jusqu’à quand. Et, écoutant ces nouvelles larmoyantes, le couple adopte de concert l’attitude congrue, mélange d’affliction et de compassion, seulement trahie par cette once de dégoût qui affleure sous leurs innombrables rides. Dégoût de l’autre, de ses petits malheurs, de ses impudiques déballages. Enfin les deux steaks bien rouges partent rejoindre la poiscaille au fond du petit panier dont la anse le love au creux du coude de madame. Comme bientôt quelques légumes de saison, quelques fruits, des œufs.

 

Ils s’en retournent ainsi du marché. Le dos toujours bien droit, sans un mot échangé.

Monsieur.

Et Madame.

Mêlant sur le pavé leurs « tac » et leurs « clac » en une bien monotone mélodie.

 

Le long de leur rituelle promenade, ils auront croisé d’anciens camarades, de vieux amis, quelques passions de jeunesse depuis longtemps endormies. Et pour chacun ils auront eu ce petit mot, cette petite attention, cette connivence apparente et sans surprise. Une représentation dont chaque minute est balisée.

 

Sur le pas de la porte Monsieur lève sa canne et salue le voisin d’en face, qui bricole bruyamment garage ouvert, et émet un avis sans intérêt sur la météo de ce jeudi matin, qui devrait s’améliorer dans l’après-midi. Alors que Madame tourne la lourde clé dans la serrure et pénètre dans la vieille demeure de pierre. Il suit. Ca sent le produit d’entretiens à la cire d’abeille, l’eau de Cologne et la cendre froide d’une cheminée éteinte.

 

La porte se referme sur le couple. A l’abri des indiscrets, les vieux visages se détendent à s’en figer. Monsieur pose sa cane blanche s’en va dans le salon retrouver ses mots croisés, Madame enlève ses chaussures noires, au profit de charentaises plus confortables et part ranger la bouftance dans les placards de la cuisine.

 

Et le silence se fait.

Plus aucun « tac ».

Plus aucun « clac ».

 

Commentaires

Très beau texte, comme toujours. J'ai tant de plaisir à vous lire. Je pense au vieux de Jacques Brel. Je pense à la vieillesse aussi. Que serons-nous quand nous serons vieux ? ça me fait un peu peur quand même ...

Ecrit par : Constance | 07.08.2009

Une des quelques chansons de Brel que j'affectionne particulièrement. Superbe et juste.
Pour ce qui est de savoir quels vieux nous serons... Nous n'en pouvons rien savoir, mais je partage votre "angoisse".

Ecrit par : liam | 07.08.2009

Clac clac de bravo. Et toc! (et pas tac)
Tout est dans la fin -c'est le cas de le dire- somptueuse.

Ecrit par : Sophie L.L | 07.08.2009

Hummm. Tragique. Bien sûr on pense à Brel. Votre "tac clac" comme cette horloge au salon... L'effet du texte est redoutable.

Ecrit par : Frasby | 09.08.2009

Sophie : Que de tic, de tac de toc et autres plocs... Je n'y ajoute que mon silence "remerciant" et rosissant.

Frasby : "Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin"

Splendide non ? Il y a des petits bouts de textes comme ça, qui en deux/trois allusions visent tellement juste. Merci beaucoup !

Ecrit par : liam | 10.08.2009

Le silence...peut-être encore le clac des placards qui se referment et tout ces petits bruits du quotidien qui deviennent si bruyants quand les mots ne sont plus...
Un texte efficace, une description aussi cassante et morne que semblent l'être ces deux personnages en représentation et qui ne souffre aucun superflu que ce qui doit être montré. J'aurai cru un instant que la porte refermée, ils se débarrasseraient de leurs costumes et que l'on découvrirait deux petits vieux, ex-mondains, ruinés, pétris de la peur de l'Autre jamais approché vraiment que par le biais du protocile et des conventions sociales, enlacés dans leurs souvenirs, pathétiquement accrochés au passé, mais dont la tendresse réciproque l'un pour l'autre emplirait leur maison de vie. Je suis une incorrigible romantique, rire.

Combien ainsi sont froids avant d'être morts?

Belle écriture, comme toujours c'est un réel plaisir de vous lire.

:-)

Ecrit par : julie M | 11.08.2009

Julie : Quel commentaire ! :p
Si un jour je parviens (enfin) à écrire un vrai roman, je vous laisserais sans hésitation le soin de rédiger le quatrième de couverture ! Vous m'avez donné envie de relire mon propre texte !

Pour ce qui est de la fin romantique, j'avoue que j'ai failli succomber à sa tentation... S'eût été déraisonnable !!! ;)

Ecrit par : liam | 12.08.2009

Variation sur un même thème :
[...] De là on atteindrait le placard,(merveilleux grincement), les petits vieux comme chez Daudet monteraient sur une chaise pour aller chercher sur le dernier rayon, exprès pour nous, un bocal de cerises à l'eau de vie datant de 1973... Une eau de vie affreusement amère, une cerise un petit peu piquée, on sourirait quand même, goûtant du bout du lèvres. On esquisserait un aimable "C'est vraiment délicieux !". On entendrait madame nous dire :
" Allez ! je vous sers encore un petit verre ? pour la route !" on hocherait la tête d'un "non-oui" qui veut dire "ah non non !". On dirait "oui" (par politesse), "oui mais je conduis..."
Alors, le monsieur avec l'air solennel des jours de grandes fêtes ajouterait en remplissant à ras bord notre verre :
- allons ! allons ! ne faites pas de manières ! juste une larme...

Ecrit par : Frasby | 13.08.2009

Merveilleux.
Qui n'a pas vécu ce moment-là (et là, je prie pour que personne dans l'assistance ne lève la main... Parce que ça me rendrait affreusement confus et désolé) ? Ils font, ces instants, partie du patrimoine collectif.

j'aime beaucoup le "variation sur un même thème", ça fait très musique classique...:p

Ecrit par : liam | 13.08.2009

J'ai lu
quelle belle description , c'est si juste , tous ces petits détails
C'est triste , et vrai , les vieux las d'écouter les problèmes de santé des autres qui les ramènent au leurs
Leurs rituels , leurs habitudes
Liam , tu as une plume incroyable , quel bonheur de te lire , et le titre , il fallait le trouver
Merci de tous tes mots laissés chez moi , en ce période d'été de pointillés , c'est un réel plaisir de te lire
belle journée à toi

Ecrit par : Jeanne | 14.08.2009

Merci merci merci Jeanne !!
J'espère que tu pourras bientôt de nouveau accéder à internet régulièrement ! Je vais aller brûler un cierge cet effet...

Ecrit par : liam | 14.08.2009

Ecrire un commentaire