16.10.2009
Au bain des dames (Part one)
Malgré l’incertitude du temps, je décidai de sortir.
Entendez par « temps » celui qu’il fait et non celui qui passe, bien que ce dernier parfois donne également dans l’incertitude ; mais pas ce jour-ci. Car en ce jour précis qui nous concerne, si le « temps qui passe » se tenait à carreaux et restait régulier comme un métronome, son homonyme n’en faisait qu’à sa tête et depuis le matin déjà l’eau à deux reprises était tombée, plus ou moins soutenue, alors que le soleil avait ardemment chauffé mon appartement de ses rayons par trois fois. Au risque donc de me prendre la troisième averse de la journée sur le coin de la figure, je fis ce choix terrible d’aller « prendre l’air », comme disait ma grand-mère quand enfants elle nous emmenait mes frères et moi faire « le tour des écoles » - notez au passage l’étrange manie que ma grand-mère avait, alors que nous étions en vacances chez elle, de nous emmener en ballade devant les écoles de sa commune…
Provocateur – ou peut-être tout simplement sans conscience -, je ne pris pas même soin d’être accompagné d’un pépin.
Je filai par la rue Cardon, déserte comme un dimanche, qui menait de ses pavés alignés avec soin jusqu’au innombrables échoppes de la rue Louis, artère principale de notre petite ville. Le promeneur avisé sait qu’au bout de cette dernière un étroit passage, encadré de deux maisonnettes dont les toits amoureux semblent vouloir se rejoindre, s’ouvre sur les bords tranquilles d’une Charente allègre. Alors que je notai distraitement que carillonnait notre Marie-Charlotte, indiquant de ses graves gongs que seize heures passaient, je joignais le chemin de gravier blanc, qui en suit les lacets sur deux ou trois kilomètres avant de déboucher sur ce que l’on nomme aujourd’hui encore le « bain des dames ». Appellation aux origines méconnues mais à l’évocation toute en poésie d’une époque romantique et révolue. La météo restait jusque là clémente, toujours sur le point de chavirer sans jamais vraiment s’y résoudre. En échange de bon procédé, je pris sur moi de ne pas pester contre ce vent obstiné qui s’évertuait à me décoiffer, mettant de ses assauts répétés à bas tous les efforts que j’avais déployé pour discipliner ma lourde chevelure, brune.
J’allais, avançant, tout à mon plaisir de l’instant, et cheveux au vent, donc - tel un poète maudit de bord de mer, fragile face à la force déchaînée de la nature et pourtant étrangement serein, partagé entre défi et admiration béate. Dans ma contemplation, je mirais la surface de la Charente se tordre nonchalamment en diverses circonvolutions et petits tourbillons éphémères. De longues algues vertes, affleurantes, ondulaient sous l’effet du courant alors que quelques canards idiots me suivaient dans l’espoir, sans doute, d’obtenir de moi quelques miettes de pain rassis. Il m’arrivait de ramasser deux ou trois gravillons au bord du chemin et, avec l’innocente cruauté d’un enfant, de je les lancer dans l’eau placide. Les canards, poussés par la promesse d’une becquée acquise sans trop d’effort, se ruaient sur les ronds formés en surface, puis tournaient inlassablement sur eux-mêmes, persuadés qu’il avaient bien vu une miette tomber de l’eau ; je souriais de ma propre bêtise.
C’est ainsi que, sans vraiment m’en rendre compte, j’approchais de mon but. L’aguicheur « bain des dames » se profilait.
Y est aménagé, depuis quelques années, un coude de la Charente où chaque tranche d’âge se voit honorablement considérée. Pour les plus jeunes une grande pelouse grasse accueille nombre de terrains de jeux : balançoires démesurées, toiles d’araignées, cordes à grimper, un terrain de foot et bien d’autres merveilles qui font briller leurs yeux et les font courir depuis le parking à grands renforts de cris suraigus. Les adolescents, eux, préfèrent l’indolence de la « piscine », qui n’est plus une piscine depuis une vingtaine d’année, mais c’est toujours ainsi que l’on appelle l’endroit, où j’ai moi-même passé de nombreuses après-midi à rôtir nu ou presque sous le soleil du mois d’août. Il s’agit aujourd’hui d’une plage artificielle de sable fin, pensée comme une crique pour contrecarrer les viles velléités du courant sans pour autant laisser d’occasion à l’eau de s’empuantir en stagnant. C’est sur ces quelques mètres carrés de silice broyée que se concentrent les gloussements idiots, les insolences, les voix indomptables tours à tour barytonnes et soprano. Parfois s’élèvent quelques cris plus forts que les autres, suivis d’un grand « plouf », puis d’atroces rires chahuteurs. Les plus vieux, qui ne restent trop près de ces ados délurés, partent pêcher un peu plus en amont, un fidèle épagneul haletant à leurs côtés, ou bien partagent une bière autour d’un terrain de boule, chiffon pendant de leur poche arrière pour essayer les boules entre deux parties.
Bref l’ambiance des beaux jours en ce lieu est sublimée, et l’on se croirait aisément dans un téléfilm rural américain, si l’on voyait de temps à autres voler un ballon ovale et que l’air était saturé d’une odeur de steak archi-cuit. Bien sûr, lesdits beaux jours était bien loin puisque l’automne s’était installé et je ne fus pas surpris que les lieux soient quasiment déserts. Seuls quelques jeunes traînaient, fumant un joint ou deux à l’abri des regards, et à peine plus de pécheurs. Satisfait du calme régnant, je pris place sur l’une des balançoires esseulées et imprimais un léger mouvement de la pointe de mes pieds, mi-absent, mi-absorbé par ma contemplation de la voûte bleutée de vapeur qui me dominait, menaçante.
Je ne saurais dire combien de temps je suis resté, hypnotisé par les ombres mouvantes des nuages.
14:11 Publié dans Au bain des dames | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, dame, charente, bleuté, canard, temps, violoncelle















Commentaires
J'imagine cet endroit, les plaisirs estivaux, les générations à la fois réunies et distantes.
Je connais le charme particulier de la Charente, je me souviens de vacances de mon enfance, des pêcheurs et d'un restaurant au bord de l'eau.
Ecrit par : Madame Kévin | 17.10.2009
Je ne sais combien de jours heureux j'ai coulé là-bas... Ce lieux, ces gens resterons toujours dans un petit coin de ma tête... La charente est magnifique, tout simplement.
Ecrit par : liam | 18.10.2009
Quelle cruauté envers les canards idiots
C'est vrai qu'ils gobent tout ce qu'ils voient les pauvres bêtes !!!
tu nous offre un beau dépaysement , comme dans un bon téléfilm rural américain , des lieux , des gens , du pur bonheur
C'est une région que je ne connais pas du tout , dans mes vieux jours peut être
A Bientôt cher ami ..
Ecrit par : Jeanne | 19.10.2009
C'est une région à connaître ! Hormis les canards, c'est un coin terrible pour qui aime la tranquilité, le calme depaysant des bords de rivière, qui me fait toujours un peu penser à de tableaux de renoir, ou un truc dans le genre, avec une vision douce et romantique d'un pique-nique romantique sur les berges...
Je te ferais visiter si tu veux ! :p
Ecrit par : liam | 20.10.2009
Mais avec plaisir , dès que je serais dégagée de mes obligations familiales , j'apporterai un bon vin d'Anjou , liquereux , avec une bonne tarte aux pommes
Tu déposeras la nappe à carreaux sur l'herbe
Ecrit par : Jeanne | 21.10.2009
Si en plus tu apportes dans ta besace une tarte aux pommes, et du vin d'Anjou... :o)
Ecrit par : liam | 22.10.2009
C'est magnifique ! une fois de plus la "maison Haouêt" m'a embarquée... Je suis bien voluptueusement sonnée.
D'ailleurs, je ne saurais dire combien de temps je suis restée devant mon écran, hypnotisée par votre mouvement doux de balançoire et votre lourde chevelure brune flottant au vent... On dirait que le temps se couvre non ? ;-)
ps :
(Je vous demande pardon de toujours mettre un petit chapeau sur le E de Haouët alors que c'est deux petits yeux qu'il faudrait. Oui, je sais, c'est impardonnable ! si vous saviez comme je m'en veux ;-)
Ecrit par : Marie-Charlotte Aubain | 30.10.2009
Impardonnable ?
Pensez-donc ! Vous l'étiez bien avant d'en faire la demande... Rajoutez un "h", un "w" - ou toute autre lettre qui plus que d'autres aurais vos faveurs -, que je ne vous en tiendrais pas plus rigueur. D'ailleurs, si vraiment nous remontons jusqu'au origines (peut-être pas jusqu'au couple habillé de feuilles de vigne croquant des fruits, mais pas loin...), "Haouet" n'est qu'un terme oral qui supporte de fait bien des orthographes....
Le temps se couvre, oui. L'automne est enfin là ! Et ça ne va pas s'arranger... Les premiers plics, les premiers plocs bientôt vont se faire entendre..;:p
Que le vent vous porte !
Ecrit par : liam | 30.10.2009
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