30.10.2009
Au bain des dames (Deuxième partie)
Me sortit de ma rêverie une lourde vibration de l’air, inattendue, qui partait explorer les berges et s’en allait grimper en haut de la colline, entre les vignes alignées. L’y attendait une belle mort, paisible. Ce devait être une éclaireuse, une pionnière insouciante, car d’autres s’empressèrent bientôt de suivre son chemin tracé, plus timides mais non moins déterminées. Un violoncelle s’éclaircissait ainsi la voix de quelques gammes d’ordre techniques, à la mélodie contestable mais néanmoins agréables à l’oreille de par la pureté du son, envoûtant d’être rauque. Me balançant toujours sur ma planche de bois, les fraîches chaînes verticales dans mes poings serrés, je cherchais du regard l’artiste responsable comme on cherche un visage dans la foule, les yeux balayant lentement l’espace à la façon d’une caméra de sécurité.
Je mis un peu de temps à la repérer, bien qu’elle constituât de sa robe, de sa pâle peau, d’or capillaire, l’unique touche blanche d’un paysage en camaïeux de verts innombrables tout en arbres, joncs, et herbe grasse.
Là, sur la berge opposée, plus sauvage.
Abritée sous une sorte d’appentis de bois et de tôles, elle s’était en silence installée.
Le vent soufflait déjà plus fort et les balancelles vides autour de moi se mirent en mouvement, imperceptiblement grinçantes. Sur ce fond d’annonce orageuse et de balançoires couinante, je me serais cru au beau milieu d’un film d’épouvante, aux prémices d’une terrible catastrophe, si cette jeune femme et son instrument ne m’avaient enveloppé de leur épais satin. La frondaison des aulnes et des peupliers la surplombant tanguaient en douceur sous les rafales et leurs feuilles, anticipant la grâce de sa prestation, frétillaient en un constant applaudissement. Comme une redondance, sa robe, ses blonds cheveux, étaient emprunts de ces mêmes mouvements étranges, mélanges de fixité et de liberté.
L’éclairage se tamise. Le chef tapote sur son pupitre. Le publique se tait. L’artiste se concentre dans la profondeur d’une inspiration qui s’éternise, en suspend.
Cela commençait en douceur. Le bras droit en ondulations, le gauche en glissements. Les notes résonnaient longuement, graves et câlines, se succédant sans heurt aucun, avec un tel naturel que je me demandais s’il s’agissait d’une stricte partition domptée à force d’exercices rigoureux, ou bien si la jeune femme imprégnait chaque souffle de sa propre mélodie intérieure dans une improvisation spontanée. Sans doute un peu des deux… Toujours est-il que je découvrais chaque son produit d’un étonnement enfantin. Dans cette langueur, je fermais par moments les yeux, l’odeur de l’herbe humide et de la menthe sauvage ajoutant le doux soupçon de sa mélancolie. Je m’abandonnais, mon âme se gonflait.
Au bout d’un temps sans mesure, les jeunes fumeurs de marie-jeanne l’invectivèrent bruyamment, mais elle restait stoïque. Rien ne semblait exister que son instrument, que sa musique. Rapidement lassés, ils cessèrent leurs provocations et, écrasant un dernier filtre cartonné d’une semelle dédaigneuse, s’en allèrent sur leurs engins dont les moteurs hurlant m’agacèrent au plus haut point, révélant chez moi une colère aussi surprenante que soudaine.
Ils furent bientôt loin, et je pouvais à nouveau reporter toute mon attention sur la jeune soliste.
Etaient-ce pour couvrir le son des scooters ou bien une inspiration du moment ? Le tempo s’était élevé, et ce qui était caresses il y a tout juste un instant, devenait puissance libérée. Cette force impromptue, tranquille et sûre, m’intrigua de contraster si vivement avec ce petit corps frêle qui dépassait à peine derrière les hanches imposantes de son instrument. Seule sa robe et ses cheveux, encore, trahissaient sa matérialité. Ses mouvements, quoique plus énergique n’avaient rien perdu de leur grâce, restés aériens et dansants. Eloigné, je discernais mal les détails d’un visage rosé, et légèrement incliné vers l’avant de telle sorte que ses longs cheveux, sous le souffle d’un Eole malicieux, venaient par mèches et à-coups le voiler. Elle semblait belle.
Le tonnerre, en un lointain écho, roula sans que je lui donne audience.
15:03 Publié dans Au bain des dames | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, soliste, eole, gamme, marie-jeanne, scooteur















Commentaires
Sur le chemin ... la magie d'un instant...des notes qui s'envolent et vous touche... comme une caresse ...
Ecrit par : annel'eau | 31.10.2009
Cette note , est une vraie partition
On a envie d'y mettre de la modulation , des forte , fortissimo
Et la douceur revient , puis la foudre
Très belle ambiance sonore , il y aura une suite sans doute
Je n'aime pas les bruits de moteurs abrutissants , signes de virilité ?
Belle journée à toi
Ecrit par : Jeanne | 04.11.2009
Annel'eau : je ne sais par pourquoi, mais j'ai envie de parler musique ces derniers temps...
Jeanne : Merci pour ton commentaire, venant d'une telle mélomane, il est très agréable à lire ! :p
Je n'aime pas non plus ces bruits infernaux de pots d'échappement troués, quand nous étions chez ma grand-mère, dont la maison "donnait sur le boulevard", de jeunes gens en scooteurs et mobylette nous crevaient les tympans, et faisaient grésiller télé et radio. Mais il faut bien que jeunesse se passe ! :p
Ecrit par : liam | 06.11.2009
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