27.11.2009

La nuit (acte 5)

La nuit avance, et nous échangeons quelques banalités. Puis les conversations ralentissent, s’espacent. Mon frère finit par s’endormir à même la terre et je le jalouse, ne pouvant fermer l’œil alors que la grande ourse lentement se déplace dans le ciel.

 

J’ai dû finir par m’assoupir tout de même, puisque je me réveille en sursaut lorsque l’un des cousins, dont j’ai déjà oublié le nom, s’étire et se lève. Je me redresse et regarde dormir mon frère, allongé sur le côté. Il a toujours eu une incroyable capacité à dormir comme ça, n’importe où, dans n’importe quelle situation. Je l’envie quelques secondes avant qu’à son tour il s’éveille, d’avoir senti peser sur lui mon regard.

 

Nous allons sur le bord du fleuve passer de l’eau sur nos visages, remplir une petite théière d’aluminium pour préparer un thé à la menthe que mon frère sort de son baluchon, emballé dans un sachet de plastique. Nous partageons avec nos camarades, en silence, ce thé qui nous empêchera de compter les minutes qui passent par dizaines, en cercle autour d’un petit foyer.

 

Un septième homme nous rejoint une heure plus tard, mais reste à l’écart, malgré les tentatives de Aïnouk qui décidément semble être le plus sociable de nous six.

 

La nuit continue de s’épaissir autour de nous, indifférente. Parfois nous parviennent du lointain les rugissements de quelques bêtes qui rôdent dans la savane sans vraiment se préoccuper de notre présence, passant simplement à bonne distance, trop familières des braconniers. Et soudain, alors que l'espoir s'évaporait, nous percevons le lointain bourdonnement d’un moteur. Alors qu’il s’amplifie, nous nous levons tous, regroupés les uns contre les autres, y compris le septième homme qui vient se blottir contre nous.

 

Une paire d’yeux jaunes perce l’obscurité.

24.11.2009

La nuit (acte 4)

- « Oui, ils doivent être tout proche… », dis-je en dégageant mon bras avec moins de douceur que nécessaire. Je ne peux empêcher mon cœur de cogner sourdement dans ma poitrine, tout à la fois excité et monstrueusement effrayé.

Subrepticement, alors que jusque là nous avons marché côte à côte, mon frère glisse derrière moi pendant que nous avançons de quelques mètres vers ces voix inconnues. Nous distinguons enfin leurs silhouettes, trente mètres plus loin. Ils sont quatre. Quatre jeunes hommes assis dans la poussière, au pied d’un grand acacia dont la ramure se détache sur fond de ciel étoilé. Nous approchons encore et bientôt nous sommes assez près pour voir les yeux de ces quatre ombres. Leurs regards emprunts de lassitude expriment les mêmes angoisses que celles qui nous habitent, Hicham et moi. Et la même méfiance crispe nos visages, comme si nous avions croqué dans un fruit encore vert, acide et amer. Nous ne nous attendions tout simplement pas à avoir des compagnons de route, Aurélio n’y ayant pas même fait allusion.

Mon frère et moi nous asseyons l’un à côté de l’autre, à quelques mètres du quatuor en guenilles, qui se remet à chuchoter d’inaudibles paroles, que j'imagine alimentées par notre arrivée. Nous n’osons nous mêler à la conversation, et je vois que cela met mon jeune frère au supplice : il change trop souvent de position, se mord les lèvres, soupire longuement. Je reste quant à moi figé, le dos droit, et observe nos compagnons d’infortune du coin de l’œil. Ils ont les pieds nus, sont habillés de jeans coupés aux genoux et de chemises amples, colorées de jaunes et de rouges entrelacés aux figures géométriques. Traînent à côté de leurs corps immobiles deux sacs de toile pleins à en faire craquer les coutures, débordants de linge, fermés avec de la ficelle nouée entre les poignées.

Le plus grand croise mon regard, tournant vers moi un visage fermé.
- « Vous venez d’où ? » me lance-t-il sèchement entre ses dents blanches.
- « D’Ouandiz ».
- « Bien-sûr oui, comme moi, comme nous quatre. Tu es forcément passé par Ouandiz pour te retrouver là. Mais tu n’es pas de la région, ça se voit. »
- « Nous venons de la vallée d’Areïdy, mon frère et moi »
A ces mots, les quatre visages changent d’expression, passant dans l'instant de la méfiance à la compassion.
- « J’ai entendu dire que les affrontements avaient été rudes, par là-bas » me dit pensivement un deuxième garçon, aux traits fins et au regard franc.
- « Oui, rudes, répétais-je doucement en penchant la tête vers le sol, nous y avons laissé de nombreux parents ». A ces mots, je sens plus que ne vois mon frère détourner la tête vers l’infini nocturne.

Comme si cette révélation avait entre nous créé une sorte de lien invisible, il ajoute :
- « Restez pas dans votre coin », demandant d’un geste à ses comparses d’agrandir le cercle. Mon frère me regarde, interrogatif. J’acquiesce et me lève pour prendre place parmi eux, Hicham imitant chacun de mes mouvements, avec un léger décalage, comme ces mîmes que l’on peut voir dans les rues de certaines grandes villes occidentales.
-« Moi c’est Aïnouk, repris le maigrichon, et lui, là-bas c’est Ounikir, mon frère. Les deux autres sont nos cousins, ce sont eux qui nous ont amené là, Jarihani et Hähim ». Sans vraiment s’intéresser à notre présence, les deux cousins nous font un bref signe de tête.
- « Roanik… Et Hicham, mon petit frère. »
- « Vous savez quand ils comptent venir nous chercher ? » demande-t-il.
- « On n’est même pas sûrs que quelqu’un vienne... »
- « Nous non plus, ça fait deux heures qu’on est là, sous cet acacia … Putain, mais qu’est-ce qu’ils foutent ? Je trouve que ça sent pas bon tout ça ». Une moue dégoûtée illustre son propos.
-« J’espère que tu te trompes ».

18.11.2009

La nuit (acte 3)

« Jamal m’a raconté tout un tas de choses là-dessus… alors tu comprends… » ajoute mon frère après un court silence, un peu honteux de m'avouer ses inquiétudes. Inquiétudes en outre légitimes si l‘on prend en compte son jeune âge et les circonstances de notre démarche.

 

- « Jamal parle beaucoup trop, si tu veux mon avis. Et de choses qui ne le regardent pas. Essaie de ne pas trop penser à ce qu’il a bien pu te dire, ses paroles ne sont que sifflements stériles ! » affirmé-je, inconsciemment irrité qu’il me ramène ainsi à mes propres interrogations, à ce manque de certitude sur notre avenir proche qui me parait tout aussi opaque et sombre que la nuit sans lune qui nous digère. Moi aussi, j’en ai entendu des histoires comme ça, et de la bouche de personnes bien plus fiables que ce Jamal. Des histoires d’hommes enfermés dans des bétaillères, entassés plusieurs jours durant et finalement retrouvés morts, étouffés d’avoir été trop nombreux. Des histoires de disparus en mer qui avaient sauté du bateau sans jamais avoir appris à nager, et que personne n’avait jamais plus revu. Plus sordides et cruelles les unes que les autres, elles ont hanté mon sommeil ces dernières semaines, alors que je commençais à envisager l’éventualité d’un départ.

 

- « T’as entendu ? » chuchote brusquement mon frère, me retenant ferment par le bras, visage tendu vers l’avant, scrutant l’obscurité de ses yeux plissés, de son oreille tendue. Je m’arrête immédiatement, comme une gazelle qui dans la nuit entend le feulement sourd d’un fauve approchant.

 

Effectivement, après un court instant, je perçois à mon tour ces murmures qui nous parviennent, étouffés.

12.11.2009

La nuit (acte 2)

Le type en question, je l’ai rencontré une semaine plus tôt. Il était pour le moins peu avenant, et je doute qu’en des circonstances plus clémentes je me serais jamais adressé à une telle personne. Aurélio, - c’est du moins ainsi qu’il se faisait appeler - était grand, sec et noueux comme un vieil olivier, et son visage semblait nativement grimaçant : ses lèvres au repos retombaient aux extrémités comme si ses joues avaient perdu toute élasticité et l’intersection entre nez et sourcils était chez lui ridée sans effort, tel le museau renfrogné d’un bulldog apathique. Ses yeux, quant à eux, étaient injectés de cannabis et incroyablement absents, comme s’il cherchait obstinément à rattraper un souvenir qui toujours échappait à son emprise. J’aurais pu passer outre cette apparence malplaisante, s’il n’y avait eu sur ce masque une large balafre qui coulait, irrégulière, de la tempe au menton, frôlant l’œil. L’épaisseur du trait blanchâtre laissait imaginer le peu de soin qui avait été apporté à sa cicatrisation - et les souffrances induites par ce manque d’attention.

 

J’étais terrifié.

 

Heureusement, l’échange avait été bref. Quelques mots troqués au coin d’une rue sans macadam qui, impassible dans sa nudité, était à l’abri des indiscrets.

- « Combien ? » avait-il lancé en guise d’introduction.

- « Deux.... » lui répondis-je, quand je réussissais enfin à lâcher du regard l’horrible cicatrice.

- « 40 000 par personne. En liquide. 70 000 pour vous deux si t’as ça sur toi... ».

 

Oui, j’avais cette somme sur moi. Dans ma poche, serrée dans ma main droite, moite. Je dus me faire violence pour donner à cet acrimonieux l’intégralité de nos maigres économies : mettre notre fragile destin entre ses mains décharnées n’était pas chose instinctive tant l’individu paraissait suspect,  fourbe. Je me décidais malgré tout à lui tendre les billets, qu’il prit d’un geste si vif et agressif qu’il me fit sursauter. Il avait peur, peut-être, que je ne fasse machine arrière, bien que je doutasse que la notion de peur lui soit familière - si ce n’est celle qu’il inspirait lui-même.

 

Ayant vérifié que le compte y était, il retira de la liasse approximativement 20 000 CFA, sans même s’en cacher, et les mit dans la poche intérieur de sa veste alors que le reste était destiné à une petite mallette qu’il se calla nonchalamment sous le bras. D’une poche de son pantalon il sorti une petite carte fripée et m’indiqua de l’index, sans prononcer un mot, un point rouge au bord du fleuve. Il est parti sans me jeter une miette de regard, me laissant la carte dans la main, un peu déboussolé au milieu du carrefour de terre rougeâtre.

06.11.2009

La nuit

Ayant peu de temps pour écrire ces dernières semaines, je vous lirve ici le début d'une nouvelle écrite l'année passée pour un concours qui semble avoir été abandonné... Ce n'est pas le texte dont je suis le plus fier mais jje vous laisse en juger par vous-même !

Ce ne sont là que les premiers mots, auxquels je ferais suite si vous voulez bien ! :p

J'en profite pour m'excuser de peu passer chez vous en ce moment... Foutues aiguilles qui trottent trop vite...

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- « Tu crois qu’ils seront là ? » me demande-t-il d’une voix sinueuse, rompant le silence qui nous accompagnait depuis la sortie du village. Cette question le taraude depuis plusieurs heures et jusque-là il y avait par dignité résisté, comme un enfant vous assure que non, il n’a pas peur dans le noir. Mais sa bravoure, comme la ligne d’horizon alors que le soleil la franchit, se dilue lentement dans l’immensité du crépuscule.

- « Le type m’a dit d’aller là-bas, alors on y va. C’est tout... » répondis-je gonflant mon intonation d’autant de certitude et de fermeté que possible. Sent-il que je partage son angoisse ? Car ces mots me semblent mort-nés, à peine sortis d’entre mes lèvres que déjà ils gisent, inertes, sur le sol poussiéreux de la piste.

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