28.08.2009

Quand les souvenirs crissent sous la semelle !

 

Mon frère est là, à mes côtés.

Ma sœur également.

 

Je ne sais s’ils partagent ou non mon émotion, mais nous demeurons tous trois cois sans parvenir à franchir d’un pas la vieille barrière entrouverte, couverte de sa peinture écaillée. La couleur de celle-ci est devenue au fil des ans incertaine mais le badaud aisément devine qu’elle fut blanche, en une époque révolue. Devant nous, un chemin discret slalome entre les pins élancés, dissimulé sous les pommes de ceux-ci, sous un tapis de leurs aiguilles qui crissent sous la semelle du promeneur. Seules le trahissent une éhonté bande d’herbe verte en son milieu et la barrière elle-même, qui en garde encore fièrement l’accès.

 

Malgré le vent qui se lève et siffle entre les fûts, j’entends couler les longues larmes d’Elodie. Elle renifle sans pudeur alors que notre aîné fait par à-coups saillir ses maxillaires, lèvres blanchies, comprimées, et regards sévères jetés au loin vers la maison. Chacun exprime sa peine selon ses moyens propres. Moi-même, je ne trompe pas ma fratrie avec ma légèreté poussive et mon feint détachement qui les agace tant. Je crois que nous resterons, jusque dans cette lugubre occasion, toujours cloisonnés dans les rôles que nous avons toute notre vie joués sans autre publique que nous-même. Mon frère est le dur, ma sœur l’émotive, et moi, le guignol.

 

Mais les pins ne font pas ce genre de distinction et ploient, et se relève, et ploient encore sous le vent, surplombant de leurs larges ramures nos chagrins. Et je ne sais si c’est un effet d’eux recherché, mais cet étrange balai qu’ils exécutent ainsi sous nos yeux embués a un petit quelque chose d’apaisant, d’hypnotique.

 

Nous nous laissons bercer quelques instants, perdus dans nos pensées, nos souvenirs.

 

Mon frère est le premier à décrocher. Sans un mot de trop, il m’embrasse avec une chaleur inhabituelle chez lui, et pour la première fois peut-être je vois dans ses yeux le lien qui nous unit. Il parle avec douceur à une Elodie fondante. Il faut y aller, le train ne l’attendra pas. Alors elle jette un dernier regard vers la maison qui pourtant est hors champ, et me prend dans ses bras dans un dernier sanglot. Enfin elle desserre son étreinte, essuie ses joues d’un revers de manche et rejoint Olivier.

 

Ils ne se retourneront pas, grimperont dans la voiture et s’en iront.

 

Tout simplement.

Un ultime départ et puis plus rien.

 

J’attends quelques instants au bord de la route jusqu’à ce que le bruissement des conifères étouffe le bruit de moteur de la voiture, et m’assure d’un dernier coup d’œil qu’ils ont disparu à l’horizon.

 

Seul, je passe à nouveau la vieille barrière et suis, mélancolique, la longue bande herbeuse, verte et sinueuse. A chacun de mes pas, la boule que j’ai dans le ventre se resserre un peu plus, remonte le long de ma poitrine. Combien de fois, jusqu’à ce jour, ai-je emprunté ce chemin ? Je pourrais aller les yeux clos entre les troncs rugueux sans risque de heurt.

 

Je m’aperçois, avançant, que je tremble comme les aiguilles qui murmurent sur mon passage. D’abord imperceptiblement, puis de plus en plus violemment au point de ralentir ma progression. Encore deux virages. Un virage.

 

Et la maison apparaît enfin dans toute sa splendeur, claire, simple. Rendue flou par des larmes que j’ai du mal à retenir et qui font du paysage une aquarelle aux couleurs délavées, pastelles.

 

Je m’assieds sur les quelques marches qui descendent vers le jardin.

Et là, à l’abris des regards, je fonds, submergé.

 

07.08.2009

Ainsi vont, vont, vont.

Ils vont ainsi dans les rues. Regards parallèles, dos droits.  La main de l’une, baguée de bleu, serrant délicatement le coude de l’autre.

 

Monsieur marche au pas et de sa canne, blanche, donne le rythme de ses « tac … tac … »

 

Madame joue aux vieilles andalouses et de ses chaussures talonnées, noires, fait dans la rue résonner ses « clac clac clac clac ».

 

Ainsi vont-ils dans les rues de la petite ville, vieux métronomes secs et opiniâtres battant la même mesure, dans le ton, avec ce petit air pincé de la vieille bourgeoisie de province qui hausse un sourcil au passage d’une jeunesse bruyante, et remuante. D’où leur vient ce mépris, à peine caché, qui plisse leur nez et relève leur lèvre supérieure en une grimace écoeurée ? Eux-mêmes l’ignorent, sûrement. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils ont laissé filer le temps comme on regarde couler la paisible Loire au cœur de l’hiver, immobiles et vieillissants.

 

Ainsi vont-ils donc dans les rues, et rappellent de leurs « clac » et de leurs « tac » que le temps n’en finit pas de passer.

 

De sa main libre, tachetée et veinée, tremblotante, elle tient le col de sa gabardine beige car elle craint le vent, mauvais en cette saison comme s’en trouve averti le poissonnier. Celui-ci répond de sa politesse bourrue de mareyeur et rebondit aussi sec, pour s’épargner une conversation dont il connaît par cœur les tenants et aboutissants. Je vous mets la même chose que d’habitude ? Quatre cent trente grammes. Allez, on dit quatre cent. Clin d’œil. Au revoir madame, bonne journée. Au revoir monsieur, à jeudi.

 

Chez le boucher, c’est Monsieur, chapeau en main, qui s’inquiète de la santé sa dame qui d’habitude sert les clients - pendant de son mari découpe la viande ou discute en affûtant ses lames - et que l’on n’a pas vue depuis trois semaines. Les nouvelles ne sont pas bonnes, la maladie progresse, grignote, on ne sait pas jusqu’à quand. Et, écoutant ces nouvelles larmoyantes, le couple adopte de concert l’attitude congrue, mélange d’affliction et de compassion, seulement trahie par cette once de dégoût qui affleure sous leurs innombrables rides. Dégoût de l’autre, de ses petits malheurs, de ses impudiques déballages. Enfin les deux steaks bien rouges partent rejoindre la poiscaille au fond du petit panier dont la anse le love au creux du coude de madame. Comme bientôt quelques légumes de saison, quelques fruits, des œufs.

 

Ils s’en retournent ainsi du marché. Le dos toujours bien droit, sans un mot échangé.

Monsieur.

Et Madame.

Mêlant sur le pavé leurs « tac » et leurs « clac » en une bien monotone mélodie.

 

Le long de leur rituelle promenade, ils auront croisé d’anciens camarades, de vieux amis, quelques passions de jeunesse depuis longtemps endormies. Et pour chacun ils auront eu ce petit mot, cette petite attention, cette connivence apparente et sans surprise. Une représentation dont chaque minute est balisée.

 

Sur le pas de la porte Monsieur lève sa canne et salue le voisin d’en face, qui bricole bruyamment garage ouvert, et émet un avis sans intérêt sur la météo de ce jeudi matin, qui devrait s’améliorer dans l’après-midi. Alors que Madame tourne la lourde clé dans la serrure et pénètre dans la vieille demeure de pierre. Il suit. Ca sent le produit d’entretiens à la cire d’abeille, l’eau de Cologne et la cendre froide d’une cheminée éteinte.

 

La porte se referme sur le couple. A l’abri des indiscrets, les vieux visages se détendent à s’en figer. Monsieur pose sa cane blanche s’en va dans le salon retrouver ses mots croisés, Madame enlève ses chaussures noires, au profit de charentaises plus confortables et part ranger la bouftance dans les placards de la cuisine.

 

Et le silence se fait.

Plus aucun « tac ».

Plus aucun « clac ».

 

08.06.2009

Dans le chai

Son atelier était situé au sous-sol de la vieille maison, à l’aspect vaguement bourgeois. Dans le chai comme il disait. Une pièce qui semblait minuscule, en proportion des travaux titanesques engagés dedans, et j’étais étonné, à chaque fin de chantier, d’en voir sortir des armoires énormes, des bouts d’escaliers, des commodes immenses, comme un gamin voit sortir un lapin d’un chapeau, l’œil bien rond. Vingt mètres carrés. Vingt-cinq, peut-être, et le désordre, apparent, la rendait plus petite encore de l’enchevêtrement des outils laissés-là, des planches et des bouts de ferraille qui traînaient en grignotant la surface de la pièce d’un bon mètre le long de chacun des quatre murs.

 

Au centre de ce capharnaüm plus ou moins organisé régnait en maître l’établi,  superbe, fait de chêne brut et chevillé, griffé, rayé, encoché de toute part comme le visage d’un vieux rockeur marqué par trop d’années passées à consommer drogue et alcool. Repoussées contre les murs, les pièces de bois semblaient craindre ce solide balafré, se tenant à bonne distance, dans l’ombre.

 

Alignés avec une étrange régularité sur une énorme planche de contre-plaqué fixée au mur, des clous supportaient toutes sortes de rabots, gouges, ciseaux, trusquins, tenailles, tournevis et autres tarabiscots. Autant d’instruments aux noms opaques sur lesquels galopait mon imagination laissée sans bride par l’incongruité des formes et par la diversité des usages associés que je tentais de deviner à l’allure des traces laissées sur les chutes de bois géométriques qui jonchaient le sol, six jours sur sept. Car en prévision d’un dimanche reposé, le samedi soir il passait une heure, la dernière, à classifier toutes ces gisantes puis à les empiler en tas branlants sur des étagères fatiguées, par forme, par type de bois, par épaisseur. Quel critère l’emportait sur les autres ? Je ne l’ai jamais su, mais il les triait avec une telle assurance, une telle conviction, qu’il aurait été impossible que le hasard seul décide de leur arrangement.

 

Tout cela sentait la sueur, la sciure, et le bois qui séchait, tant bien que mal, à plat sur de fines poutrelles qui sortaient du mur du fond à hauteur d’homme. Comme toute cave qui se respecte, cela sentait aussi un peu l’humidité mystérieuse, et parfois, alors qu’il venait de poncer, ou de scier une planche bien épaisse, une fragile odeur de brûlé s’immisçait, insaisissable.

 

Dans ce décor sombre et pourtant rassurant, la silhouette de mon grand-père se fondait à merveille, indispensable.

 

Toujours vêtu d’une ample blouse bleue, ses grosses lunettes en demi-lune glissées sur le bout de son nez et sa casquette grise sur le chef. De temps à autres il la soulevait pour glisser d’un geste vif son mouchoir, déjà bien humide, sur un crâne glabre et luisant. De ses mouvements il était certes économe, les distillant avec prudence, mais aucune place n’était laissée à l’hésitation et le moindre de ses tressaillements n’était guidé que par la nécessité, tendu vers une finalité implicite connue de lui seul.

 

Dans cet antre, le temps soufflait paisiblement, à l’abri des regards, se distordant d’un plaisir non dissimulé, comme le chat s’étire en d’étranges contorsions pour finalement se rendormir, lové sur les genoux de son maître. Au point que quiconque y eût perdu ses repères. Mon grand-père, lui, accueillait ces caprices en ami, prenant pour toute chose la part de temps qui convenait sans se poser de question, dans l’oubli total de l’effort et des secondes qui s’égrenaient en nombres incalculables. Il était fier de ne rien devoir qu’à sa sueur et les ouvrages qu’il bichonnait des semaines durant ignoraient tout des avancées technologiques si chères aux bricoleurs néophytes que sont la perceuse, la scie circulaire, ou la ponceuse. Il ne pouvait se résoudre à changer de méthode et il est certain que les utilisant, il aurait eu l’impression de tricher, s’imposant une rigueur née d’une certaine idée du travail bien fait qu’on ne rencontre plus guère de nos jours. Alors, seules et inlassables, ses mains allaient et venaient sur le bois, avec délicatesse pour en apprécier le poli, suivre ses courbes du bout des doigts, avec fermeté pour faire céder un bois dur et capricieux à sa volonté. S’il ne bougeait, on se serait cru dans un musée qui n’aurait contenu qu’un unique tableau hollandais, craquelé, et, enfant, je pénétrais dans cet atelier avec le même respect silencieux, yeux écarquillés et bouche béante, prête à laisser échapper des « ohh », des « ahh » étouffés.

 

Unique transgression accordée à la modernité, l’ampoule au plafond avait remplacé la bougie et trahissait l’époque.

 

Je pouvais passer des heures entières à le regarder œuvrer, assis sur un vieux billot dans un coin, la respiration lente et la tête posée au creux de mes mains. De temps en temps, il me lançait un coup d’œil complice, affectueux et quand au gré de ses allées et venues chaloupées il en venait à passer tout près de moi, de sa calleuse paluche il m’ébouriffait les cheveux.

 

 

 

Une fois le travail terminé, son regard de vieil homme, à mi-chemin entre fierté et humilité, me laissait penser que ce temps passé là n’était pas perdu, loin de là.

29.05.2009

D'où partent les macareux

Le vent tombe des cimes de l’ouest, qui culminent à trois milles mètres et viennent s’effondrer dans la steppe en raides pentes de granit sombre. Bien peu de plantes ont la témérité d’arrimer là leurs racines, dans les replis de cette roche dure, rugueuse. Seuls errent quelques pins épars et bigrement rabougris, nanisés par la force des éléments rugissants qui s’évertuent à les malmener. Leurs troncs sont courts, noueux et les maigres branches qu’ils portent soutiennent péniblement de frêles épines verdâtres. Si peu de résistance face au vent, qui roule le long de la roche, et prend de la vitesse, et gronde, s’annonçant.

 

Iström sur sa plaine a planté de lourds poteaux, en quinconce, essayant ainsi de le gêner un peu, de casser sa course folle vers la mer. Mais rien n’y fait et sa cabane au bord du chemin pierreux tremble de toutes ses planches à chaque rafale. Et gémit. Un volet mal fermé bat la mesure des bourrasques avec enthousiasme alors que le chien ne sort de sous l’escalier qu’un petit bout de truffe noire et humide… Il  décide finalement de rester là, à l’abri, comme inerte.

 

Il est né sur cette plaine austère, le vieil Iström. Dans cette cabane de bois, de jaune peinte et de rouge liserée le long de la porte, des deux petites fenêtres, du toit. Dans cette cabane avec sa minuscule cheminée de zinc, ronde et chapeautée, qui tout l’hiver crachote une fumée grise qui aussitôt sortie s’envole et se dissout vers le large. Il est né là et il y mourra aussi, sans doute. Comme nombre de ses aïeux avant lui.

 

Quatre fois l’an, les quelques éleveurs de chevaux du village le plus proche empruntent le chemin sinueux pour aller vendre quelques animaux en ville, à Ultricht. Ils s’arrêtent alors une heure ou deux, à bavarder avec Iström et sa femme, buvant le café épais et bouillant qu’elle leur prépare. Les discussions sont sobres, sans la moindre trace d’exubérance. On s’échange les dernières nouvelles du village, les rumeurs qui parcourent le pays sur le dos de ces itinérants de saison. Le frère du curé qui picole un peu trop, la fille Asgrön qui enfin va se marier du haut de ses quarante ans, les travaux engagés pour retaper la mairie. On parle de ces temps qui n’en finissent pas de changer. Le vieux couple tout en discutant stocke dans le placard les denrées essentielles qui leurs sont apportées et passent commande pour le retour des fermiers, la semaine suivante. Du sel, des bougies, du bois, une nouvelle casserole. Et du café. Pendant ce temps, dehors dans la plaine, les bêtes massives et indifférentes errent non loin, crinière au vent et mufle collé au sol à la recherche de quelque jeune pousse parmi les rares herbes jaunies.

 

A la belle saison, courte de deux mois à peine, Iström et sa vieille femme, Dölkïa, suivent le sens du vent et s’arrêtent au bord des falaises. Ils s’assoient sur un rocher, poli après des années de tels contacts fessiers. Ils restent là un moment. En silence. Parfois l’un prend la main de l’autre et la sert tendrement dans la sienne alors que l’écume projetée sur le granit vient leur lécher les pieds. Le chien tourne, renifle le moindre brin d’herbe, les nids vides des macareux déjà repartis en mer, on ne sait où.

 

Ainsi va la vie sur cette côte sauvage. Entre quiétude et rudesse.

 

Et quand on leur demande pourquoi ils restent là, pourquoi ils ne s’évade pas, le vieux couple sourit de toutes ses dents perdues.

 

« Et pour aller où ? »