23.12.2009
Joyeux Noël
A.S. : à l'année prochaine ! Puissiez-vous passer de bonnes fêtes de fin d'année... A bientôt !
Elle est descendue voir le lac, suivant le chemin de terre et portant son attention sur toutes ces grosses pierres qui le jonchent et cherchent à la faire chuter. Ses pieds sont nus, sa robe légère et sa peau prend cet aspect granuleux qui trahit la fraîcheur de l’aube. Un corbeau sur son passage coasse. Elle n’y prête pas attention car après tout, les corbeaux ont cette fâcheuse habitude, et elle continue sa procession solitaire, les yeux fixés sur la surface lointaine de l’eau à la couleur incertaine.
Dans son dos, comme elle avance, diminue la silhouette de la maison derrière le sommet du petit mont. Elle semble s’enliser lentement dans la vase des champs labourés de peu, qui emporte la terrasse, les bas de porte, grignote les murs de crépis rugueux et rosis par les premiers rayon de la journée. La colline savoure son imposant déjeuner, comme le boa qui sait qu’il ne mangera plus de plusieurs mois, d’une année peut-être et avale sa proie avec délectation. Bientôt le toit de la maison disparaît à son tour de l’horizon, et seul le filet de fumée d’un foyer qui s’éteint révèle sa présence au-delà de la terre.
Pas plus que du coassement elle ne semble perturbée par cette tragique disparition.
Elle avance…
Enfin les bords du lac elle rejoint, les pieds humides et griffés. Un peu de terre se condense au creux de ces petites plaies rectilignes. A l’endroit précis où elle se trouve, le chemin se meurt, car il faut bien mourir un jour et quel plus bel endroit pour mourir, quand on est chemin de campagne, que le bord d’un lac froid et paisible au milieu de l’hiver ? Impavide, parmi les hautes herbes elle progresse, parmi les fougères et les ronces. Sous ses paupières usées qui refusent de ciller, deux larges ombres se dessinent sur son teint pâle, sur cette peau blanchie qui perd peu à peu de son opacité habituelle, laissant apparaître quelques veinules bleutées.
Elle semble dormir debout, tant le masque de son visage paraît paisible, absent. La brume qui s’élève de l’onde vient lui lécher les pieds, lui serrer les hanches.
Sa main se laisse aller à s’écarter du corps et caresse les feuilles décorées de givre. Quelques cristaux lâchent prise et vont se perdre entre les herbes.
Sur la digue, sa marche s’arrête sans prévenir. Elle tourne lentement la tête vers le filet de fumée qui toujours tend à s’échapper sans y parvenir définitivement. Alors elle s’assied sur le petit muret de béton qui surplombe le trop-plein du lac qui s’enfuit en soupirant, sur la pointe des pieds. Elle ramène les siens près de son corps chétif et serre ses jambes contre sa poitrine, les embrassant, mains jointes. Son menton repose, sur ses genoux.
Le soleil, attendu, espéré, jette un de ses rayons par-dessus la colline et vient embraser le paysage de sa chaleur. Des roses se répandent, un peu partout, des jaunes timides vont jouer avec la surface lisse du lac, à peine perturbée par quelques araignées d’eau matinales. Une carpe saute en silence, de l’autre côté, là où quelques arbres de l’ancien bois subsistent encore et chuchotent quelques prières sous le vent pour leurs défunts parents, sacrifiés à l’irrigation des cultures d’été, laissent couler quelques larmes roussies. Elle sourit. Un sourire fatigué, un sourire de condamné, un sourire faible et tremblant. Un sourire en réponse à ce soleil d’hier.
Le soleil n’était encore apparu au sommet dans toute sa rondeur, qu’une carpe placide, naviguant entre de vieilles branches de chênes tombés, écarquilla ses yeux globuleux, surprise par une onde lourde, hors du commun, qui balayait le lac depuis la digue.
Bien vite la surface du lac retrouva son calme habituel.
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11.12.2009
La plage (sans Leonardo)
(texte en écho à la note de Mme Kévin, elle-même en écho à un petit jeu de Lizly. Une "contribution " un peu tardive mais que voulez-vous, on ne fait (paraît-il) pas toujours ce que l'on veut dans la vie. Sinon j'écrirais chaque jour, je viendrais vous lire trois fois par jour)
Je voulais partir de là avec un peu de panache. Faire comme si de rien. Laisser dans l’ornière ne serait-ce qu’une journée ces idées noires que nous ressassions depuis un bon bout de temps. Elles auraient tout le loisir de nous rattraper plus tard. J’étais surtout mû par la volonté de lire dans ses yeux autre chose que de l’abattement alors je lui avais proposé, tout à fait sérieusement, de passer cette journée à nous prélasser sur le sable comme de vulgaires touristes. Bien que peu convaincue du succès de cette entreprise, elle avait fini par céder, face à mes insistances. Nous avons ainsi tassé nos affaires dans un grand sac à dos, pris les dernières bières dans le frigo et sommes partis vers l’ouest, où nous attendait, à une demi-heure de marche à peine de notre maison, l’une des plus grandes plages de la région. Une plage qui avait vu passer nos plus belles après-midi ensemble.
Derrière nous, la porte d’entrée est restée ouverte.
Sans exprimer la moindre sollicitude, le ciel était crânement resplendissant. Bleu... A l'exception, peut-être, d'un ou deux nuages glissant avec grâce par-ci par-là, tout en arrondis voluptueux et qui donnaient un peu de relief aux vastes cieux, fournissait quelques formes incongrues à déceler parmi leurs bourrelets blancs. Des chamallows pour imagination paresseuse de plagiste indolent. Et ils étaient venus en nombre cette après-midi-là offrir leur peau au vif mordant du soleil, si bien que nous avons dû marcher quelques minutes de plus, les chaussures à la main, en laissant de nos pieds des traînées dans le sable chaud jusqu’à trouver un emplacement suffisamment large pour y placer notre serviette, double.
Après avoir fait de nos vêtements un petit tas compact, nous nous sommes allongés sur le dos, les yeux perdus dans tout ce bleu surplombant et la tête bien calée sur les paumes de nos mains, dans la longueur d'un silence que ni l’un ni l’autre ne semblait vouloir rompre. Comme seules paroles, quelques regards échangés, et alors je lui souriais tendrement, ne sachant que faire d’autre, ne trouvant d'autres mots à lui souffler.
Nous parvenaient, envahissants, le vent qui faisait claquer les haubans et les éclats de rire des enfants, jouant dans les rouleaux.
Nous laissions l’ambiance nous imprégner comme un lézard se laisse réchauffer par les rayons du soleil avant de partir en chasse et quand je jugeais avoir accumulé assez de rires en moi, je me levai et l’attirait, elle, vers les reflets de l’océan. Je la tirais par la main, courais et riais à mon tour, mêlant mes vocalises à celles des jeunes oiseux en short qui s'ébrouaient sur cette plage. Elle, elle jouait le jeu et m’accompagnait, gagnée par mon entrain. Un entrain bancal, près à s’effondrer dans un horrible fracas à la moindre ombre aperçue, mais un entrain tout de même.
Entrant dans l’eau, nous nous sommes aspergés l’un l’autre comme des gamins – l’eau était fraîche et nous donnait la chair de poule – en criant, puis j’essayai de la couler mais d’un balayage elle me fit perdre l’équilibre et ce fut finalement ma propre tête qui se retrouva sous l’eau. Elle rit comme une enfant et j’aimai ça, cette légèreté retrouvée dans ses yeux, dans cette fossette que j’avais peu vue ces derniers mois.
Je me félicitais de mon initiative.
Nos jeux se sont calmés, peu à peu, et je l’embrassais.
Nous échangeâmes un regard grave qui déchira, l’espace d’une seconde, le voile de notre insouciance.
L’après-midi continuait d’avancer alors que nous séchions dans un demi-sommeil salvateur, aidés dans cette démarche par une première bière bue. Elle n’était plus très fraîche, mais nous nous en souciions peu et avons savouré chaque lampée comme si c’était la dernière.
Le temps avançait et l’espace autour de nous prenait ses aises, les familles s’en retournant vers leurs foyers respectifs pour laisser le temps aux enfants de prendre leur douche, aux parents de préparer le dîner. Je voyais qu’elle y pensait, à en juger par ses pupilles tristes, et moi-même j’avais de plus en plus de mal à donner le change. Ne restaient pour nous tenir compagnie que quelques couples amoureux et indifférents.
Nous avons remis nos pulls car le vent forcissait alors. Puis nos pantalons. Nos pieds quant-à-eux, bravant la fraîcheur nouvelle de l’air, s'étaient enfouis nus dans le sable. Les chaussures restaient seules, vides, à côté des bières. Nous en avons bu une autre, alors qu’il ne restait plus que nous sur cette plage finalement désertée de tous.
Nous, les mouettes, et les rouleaux froissés de l’océan.
Et le soleil qui se couchait.
La journée touchait à sa fin et nous avions atteint notre but tant bien que mal, chancelants parfois mais avançant toujours. Le sujet n’avait pas été évoqué, la vie avait remporté ce jour une bataille honorable. Mais la nuit allait commencer à s’étirer, et les angoisses reprendraient le dessus.
Nous nous étions courageusement battus toute l’après-midi, bien que conscients que ce n’était que pour l’honneur, la guerre étant déjà perdue depuis longtemps.
Depuis ce jour qui avait vu arriver, recommandé, l’avis d’expulsion.
22:38 Publié dans Série noire | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, plage, oiseux, nuages, couler, idées noires
25.09.2009
Et la pluie tombe...
Et la pluie tombe, fine et brumeuse.
Les rues sont désertes d'être humides et ses talons sur le pavé n'en résonnent que plus violemment. Plus que souhaité. Elle espérait pouvoir échapper à la vigilance du Monde en ces instants cruels et se faufiler, allant de porches en corniches, rasant les murs par le crépuscule repeints de gris des vieilles bâtisses du cœur de ville. Mais ces stupides talons plats, ignorant prodigieusement ses sourdes prières, n'en finissent pas de claquer sur le trottoir, égrenant sans scrupule les minutes qui la séparent encore de la maison. Chaque pas réduisant cette distance lui arrache une larme qui se mêle à la pluie, et va dans l'indifférence de celui-ci rejoindre le glacial du pavé.
A cette heure perdue, des volets commencent à se fermer, ici et là. Et brûlent sur ses épaules, frêles, les regards curieux et malsains des habitants qui de leurs étages regardent passer sous leurs fenêtre cette ombre chancelante, improbable. Certains, l'espace d'un infime instant, sentent monter en eux une once de pitié, mais l'endiguent d'un terrifiant réflexe et bien vite se retirent dans la chaleur de leur salon, soupirants, soulagés d'avoir su résister à leur élan. Hors ces rares, ce sont d'acrimonieux regards qui fixent sont bruyant passage, tentent de percer à jour d'une exécrable avidité la réalité de son tourment. N'y tenant pas, elle accélère le rythme de ses pas et cache son visage d'un large chapeau sombre, aidé dans sa mission d'une excessive inclinaison de la tête.
Pendant ce temps, la lumière toujours décline et un homme sous sa gabardine, las mais obstiné et besogneux comme un percheron, défie avec humilité les éléments du haut d'une petite échelle de bois, allumant un à un les lampadaires de la longue rue. Inconscient du drame qui se joue, il n'a pas même aperçu son visage livide, ses cernes de charbon, ses larmes luisantes. Tout à sa tâche, a-t-il seulement entendu le bruit humide de ses talons, l'infâme crissement de l'osier de son panier ?
Elle le dépasse et se décrispe, enfin cachée sous le voile de la nuit levée.
Les rues défilent sous ses petits pas sans sourciller. Elle a ralenti car le pavé est bien trempé maintenant et se dérobe sans prévenir. Mais elle tient bon. Elle maintient son cap d'une main ferme, quoiqu'en disent ses vagues tremblements.
Elle qui depuis si longtemps vivait intensément son présent sans se soucier plus de l'horizon que des fantômes toujours plus nombreux à la pourchasser, fuit ce soir ce même présent qui soudain s'est mis à l'oppresser de son excessive réalité et va se réfugier entre les bras des années passées. Elle se sentait tellement vivante alors, au fil de ces innombrables soirées qui ont vu sa jeunesse et sa troublante beauté triompher des âmes les plus aguerries. Elle se concentre tant qu'elle le peut sur les violons qui alors accompagnaient ses danses, le goût de ces vins dont elle s'enivrait en riant, l'odeur musqué de cet Homme aux visages multiples. Mais le Temps et l'Espace ne se laisse pas si aisément dompter. Et, vexés qu'elle ait si naïvement cherché à les duper, viennent planter juste sous son nez baissé la grande demeure.
Moment d'arrêt. Un oiseau surpris qui se tend, prêt à prendre son envol au moindre mouvement de l'air.
Le souffle raccourci - plus par l'émotion que par sa marche nocturne -, elle décide d'attendre que la lumière, là-haut, s'éteigne enfin et prie le ciel à grand renfort d'yeux plissés de ne pas flancher. Pas maintenant, s'il vous plaît, pas maintenant !
D'interminables minutes s'égrainent. Puis la pénombre remarquées au premier étage. Attendre quelques minutes de plus, par sécurité. Et alors tout se passe, si vite : le panier déposé, la sonnette sollicitée, les pas retirés. Et puis l'attente imbécile, encore, dans l'ombre d'un coin de rue.
Abrégeant son agonie, une lumière jaune à nouveau filtre au travers des contrevents de l'étage. C'est l'exact moment que choisit un cri pour retentir. Un cri rageur, affamé. Et pendant qu'elle s'effondre sur les marches d'un perron anonyme, la lourde porte en chêne s'ouvre puis, après avoir donné à entendre d'étonnés murmures, se referme sur les cris déchirants.
Le silence à nouveau règne, maître, sur la rue languide.
Et la pluie tombe, fine et brumeuse.
12:53 Publié dans Série noire | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, pluie, osier, pavé, lumière
01.05.2009
Nouvelles du front
Elle est debout dans sa cuisine. Entre ses mains fines aux ongles vernis de rouges, une lettre, datée d’une semaine mais jaunie et froissée à en paraître dix, vingt, trente. L’écriture ressemble à celle d’un enfant avec ses contours tremblants et hachés. Une lettre de son mari.
« Ma chérie,
J’ai enfin un petit répit qui me permet de prendre la plume entre deux mouvements de troupe, ce qui est rare depuis que nous sommes arrivés dans la région de Cheelsberg la semaine dernière. Une semaine de pluie, sans discontinuer. Je te laisse imaginer l’état de ma peau, fripée comme celle d’un petit vieux, molle. La journée, ça va à peu près, car nous bougeons, avec tout notre barda, nos armes, nos quelques provisions et marcher nous réchauffe. Mais à la nuit tombée, quand épuisé nous ne pouvons plus avancer d’un centimètre et que le capitaine nous fait monter le camp (qui n’a de camp que le nom, puisque nous n’avons ni tente, ni feu, au risque de se faire repérer par l’ennemi), le froid rapidement s’empare de nous, nous gèle jusqu’à l’os sans la moindre compassion. La seule chose qui nous réconforte un peu, c’est de savoir qu’eux aussi, de l’autre côté de la ville, souffrent des mêmes maux, car à ce que l’on a pu savoir, leurs conditions ne sont pas meilleurs, ni leur équipement.
Aujourd’hui nous sommes abrités dans une vieille grange abandonnée en bord de rivière, et l’on se croirait dans un quatre étoiles, protégé ainsi du vent et de la pluie. La plupart d’entre nous fait sécher ses vêtements et profite de cette accalmie passagère pour comme moi écrire, chose impossible depuis plusieurs jours. En se prend pour des Robinson Crusoë à jeter des bouteilles à la mer, sans savoir si ces elles trouveront leur destinataire.
Si quelques-uns parfois reçoivent du courrier depuis les lignes arrières, une grande majorité d’entre nous, dont je fait partie, n’a plus de nouvelle de ses proches, ce qui plus encore que le froid nous déprime. Cela fait déjà plusieurs semaines que je n’ai pas vu une lettre, et je me demande si tu continue à recevoir les miennes. Si c’est le cas, pourquoi ne réponds-tu pas ? Je commence ç m’inquiéter de ce silence, et espère de tout cœur que tu es à l’abri. Peut-être as-tu été obligée de partir te réfugier ailleurs, plus loin encore du front ? Peut-être bien que le courrier est plus difficile à acheminer qu’avant et que tes réponses sont perdues dans une gare, dans une poste tombée aux mains de l’ennemi ? Je n’en sais rien, et c’est là tout le problème. Cette absence de nouvelles me bouffe, ronge mon moral à petits coup de dents et j’ai du mal à trouver le sommeil, te sachant peut-être en danger. Et puis, vois-tu, ces quelques lettres échangée étaient pour moi une façon de garder un lien avec la réalité, avec la vraie vie. Cette vie heureuse que nous partagions tous les deux dans notre petit village, loin de toute cette barbarie que je vois défiler sous mes yeux comme dans un mauvais film, ceux que tu n’aimais pas. Maintenant que je suis coupé de toi, je ne saurais dire combien de temps je tiendrais avant de me faire submerger par ces horreurs, ces corps morts que nous croisons sur chaque chemin, dans chaque hameau. Hier encore, alors que nous patrouillions dans un petit bois, partout se balançait, lugubres épouvantails, des pendus aux visages bleus, gonflés, sans yeux ni langues, par dizaines.
J’espère tenir au moins jusqu’à ma prochaine permission, qui ne devrait tarder. Seras-tu là à m’attendre ?
Prends bien soin de toi ma chérie, et réponds-moi vite pour calmer ces angoisses qui s’ajoutent à l’horrible de mon quotidien.
Je t’aime et pense à toi, chaque seconde qui passe. »
Elle regarde par la fenêtre de la cuisine, pensive, les bras sans tonus le long de son corps.
Une main en douce glisse sur sa hanche, des lèvres dans son cou, la faisant sursauter.
- « Qu’est-ce que tu lis ? »
- « Rien. Un vieux papier qui traînait. Embrasse-moi… ».
D’un geste rapide elle roule la lettre en boule, et enlaçant son amant la jette à la corbeille.
00:05 Publié dans Série noire | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, récit, histoire, écriture, amour, guerre, froid, pendus, lettre














