23.12.2009

Joyeux Noël

A.S. : à l'année prochaine ! Puissiez-vous passer de bonnes fêtes de fin d'année... A bientôt !

Elle est descendue voir le lac, suivant le chemin de terre et portant son attention sur toutes ces grosses pierres qui le jonchent et cherchent à la faire chuter. Ses pieds sont nus, sa robe légère et sa peau prend cet aspect granuleux qui trahit la fraîcheur de l’aube. Un corbeau sur son passage coasse. Elle n’y prête pas attention car après tout, les corbeaux ont cette fâcheuse habitude, et elle continue sa procession solitaire, les yeux fixés sur la surface lointaine de l’eau à la couleur incertaine.

Dans son dos, comme elle avance, diminue la silhouette de la maison derrière le sommet du petit mont. Elle semble s’enliser lentement dans la vase des champs labourés de peu, qui emporte la terrasse, les bas de porte, grignote les murs de crépis rugueux et rosis par les premiers rayon de la journée. La colline savoure son imposant déjeuner, comme le boa qui sait qu’il ne mangera plus de plusieurs mois, d’une année peut-être et avale sa proie avec délectation. Bientôt le toit de la maison disparaît à son tour de l’horizon, et seul le filet de fumée d’un foyer qui s’éteint révèle sa présence au-delà de la terre.

Pas plus que du coassement elle ne semble perturbée par cette tragique disparition.

Elle avance…


Enfin les bords du lac elle rejoint, les pieds humides et griffés. Un peu de terre se condense au creux de ces petites plaies rectilignes. A l’endroit précis où elle se trouve, le chemin se meurt, car il faut bien mourir un jour et quel plus bel endroit pour mourir, quand on est chemin de campagne, que le bord d’un lac froid et paisible au milieu de l’hiver ? Impavide, parmi les hautes herbes elle progresse, parmi les fougères et les ronces. Sous ses paupières usées qui refusent de ciller, deux larges ombres se dessinent sur son teint pâle, sur cette peau blanchie qui perd peu à peu de son opacité habituelle, laissant apparaître quelques veinules bleutées.

Elle semble dormir debout, tant le masque de son visage paraît paisible, absent. La brume qui s’élève de l’onde vient lui lécher les pieds, lui serrer les hanches.

Sa main se laisse aller à s’écarter du corps et caresse les feuilles décorées de givre. Quelques cristaux lâchent prise et vont se perdre entre les herbes.

Sur la digue, sa marche s’arrête sans prévenir. Elle tourne lentement la tête vers le filet de fumée qui toujours tend à s’échapper sans y parvenir définitivement. Alors elle s’assied sur le petit muret de béton qui surplombe le trop-plein du lac qui s’enfuit en soupirant, sur la pointe des pieds. Elle ramène les siens près de son corps chétif et serre ses jambes contre sa poitrine, les embrassant, mains jointes. Son menton repose, sur ses genoux.

Le soleil, attendu, espéré, jette un de ses rayons par-dessus la colline et vient embraser le paysage de sa chaleur. Des roses se répandent, un peu partout, des jaunes timides vont jouer avec la surface lisse du lac, à peine perturbée par quelques araignées d’eau matinales. Une carpe saute en silence, de l’autre côté, là où quelques arbres de l’ancien bois subsistent encore et chuchotent quelques prières sous le vent pour leurs défunts parents, sacrifiés à l’irrigation des cultures d’été, laissent couler quelques larmes roussies. Elle sourit. Un sourire fatigué, un sourire de condamné, un sourire faible et tremblant. Un sourire en réponse à ce soleil d’hier.

Le soleil n’était encore apparu au sommet dans toute sa rondeur, qu’une carpe placide, naviguant entre de vieilles branches de chênes tombés, écarquilla ses yeux globuleux, surprise par une onde lourde, hors du commun, qui balayait le lac depuis la digue.

Bien vite la surface du lac retrouva son calme habituel.

18.12.2009

Ambre

La bouteille de whisky, amoindrie d’une ultime rasade, gît de sa gueule béante sur le plancher. L’ambre en son coeur encore palpite.

Quand la nuit, stricte et sans surprise, s’est installée dans la plaine, il n’a pas même pris la peine d’ouvrir une de ces vieilles boîtes de conserve qui font ployer l’étagère – une planche au dessus de l’évier, maintenue par deux équerres fatiguées de leur vie d’Atlas. Non, ce soir il s’est contenté d’attraper la bouteille qui patientait, sereine, au pied de son matelas. Et de dégager d’un coup de dents hargneux le liège qu’il a craché dans un buisson, avant de s’asseoir sur ces trois marches branlantes qui forment l’entrée de son repère, le goulot de sa maîtresse serré dans sa grosse pogne.

Soupir.

La sueur fait briller sa peau - pourtant terreuse après une journée passée dehors, sur des pistes sans ombres qui ne mènent nulle part - et s’amoncelle en gouttelettes à l’abrasive base de son cou, traverse aux aisselles les fibres de sa chemise en d’ignobles auréoles grises et luisante, comme l’huile des frites le ferait sur un cornet de papier. L’étoffe de son pantalon, trop épaisse pour la saison, se colle à ses cuisses. Parfois – le rythme de ces parfois échappe aux nombreux observateurs nocturnes, hululant non loin du haut d’un vieux séquoia - il tire sur les jambes de ce pantalon sale pour le redescendre un peu. Alors il happe une nouvelle goulée d’ambre, laissant apparaître une dentition décimée au fil des ans par une nourriture trop peu variée, voir insuffisante.

Il reste là un bon moment, sur ces marches de bois grisées par le soleil. Une heure, deux heures. Plus encore, peut-être. Les vapeurs spiritueuses effacent le passage du temps comme la neige qui tombe estompe les traces du promeneur égaré.

Pensif, son regard se perd entre les étoiles et la ligne des crêtes sombres, imposantes. Il leur parlait, avant, à ces crêtes. Ca trompait l’isolement pour quelques heures avant qu’il ne reprenne corps et n’étouffe à nouveau la gaîté fragile du bonhomme. Mais après toutes ces années, il n’a plus rien à leur dire. A part peut-être quelques insultes à vous faire rougir un marin quand d’ivresse il s’enhardit. Quelques insultes ponctuées de dédaigneux crachats.

Mais ce soir, rien.

Il renifle et se lève, laissant l’ambre remuer sans lui.


Sort de la lumière tremblante d’une ampoule qui pend, impuissante, au bout de son fil et surplombe le perron d’un halo jauni.


S’enfonce parmi les ombres.

11.12.2009

La plage (sans Leonardo)

 (texte en écho à la note de Mme Kévin, elle-même en écho à un petit jeu de Lizly. Une "contribution " un peu tardive mais que voulez-vous, on ne fait (paraît-il) pas toujours ce que l'on veut dans la vie. Sinon j'écrirais chaque jour, je viendrais vous lire trois fois par jour)

Je voulais partir de là avec un peu de panache. Faire comme si de rien. Laisser dans l’ornière ne serait-ce qu’une journée ces idées noires que nous ressassions depuis un bon bout de temps. Elles auraient tout le loisir de nous rattraper plus tard. J’étais surtout mû par la volonté de lire dans ses yeux autre chose que de l’abattement alors je lui avais proposé, tout à fait sérieusement, de passer cette journée à nous prélasser sur le sable comme de vulgaires touristes. Bien que peu convaincue du succès de cette entreprise, elle avait fini par céder, face à mes insistances. Nous avons ainsi tassé nos affaires dans un grand sac à dos, pris les dernières bières dans le frigo et sommes partis vers l’ouest, où nous attendait, à une demi-heure de marche à peine de notre maison, l’une des plus grandes plages de la région. Une plage qui avait vu passer nos plus belles après-midi ensemble.


Derrière nous, la porte d’entrée est restée ouverte.


Sans exprimer la moindre sollicitude, le ciel était crânement resplendissant. Bleu... A l'exception, peut-être, d'un ou deux nuages glissant avec grâce par-ci par-là, tout en arrondis voluptueux et qui donnaient un peu de relief aux vastes cieux, fournissait quelques formes incongrues à déceler parmi leurs bourrelets blancs. Des chamallows pour imagination paresseuse de plagiste indolent. Et ils étaient venus en nombre cette après-midi-là offrir leur peau au vif mordant du soleil, si bien que nous avons dû marcher quelques minutes de plus, les chaussures à la main, en laissant de nos pieds des traînées dans le sable chaud jusqu’à trouver un emplacement suffisamment large pour y placer notre serviette, double.


Après avoir fait de nos vêtements un petit tas compact, nous nous sommes allongés sur le dos, les yeux perdus dans tout ce bleu surplombant et la tête bien calée sur les paumes de nos mains, dans la longueur d'un silence que ni l’un ni l’autre ne semblait vouloir rompre. Comme seules paroles, quelques regards échangés, et alors je lui souriais tendrement, ne sachant que faire d’autre, ne trouvant d'autres mots à lui souffler.


Nous parvenaient, envahissants, le vent qui faisait claquer les haubans et les éclats de rire des enfants, jouant dans les rouleaux.


Nous laissions l’ambiance nous imprégner comme un lézard se laisse réchauffer par les rayons du soleil avant de partir en chasse et quand je jugeais avoir accumulé assez de rires en moi, je me levai et l’attirait, elle, vers les reflets de l’océan. Je la tirais par la main, courais et riais à mon tour, mêlant mes vocalises à celles des jeunes oiseux en short qui s'ébrouaient sur cette plage. Elle, elle jouait le jeu et m’accompagnait, gagnée par mon entrain. Un entrain bancal, près à s’effondrer dans un horrible fracas à la moindre ombre aperçue, mais un entrain tout de même.


Entrant dans l’eau, nous nous sommes aspergés l’un l’autre comme des gamins – l’eau était fraîche et nous donnait la chair de poule – en criant, puis j’essayai de la couler mais d’un balayage elle me fit perdre l’équilibre et ce fut finalement ma propre tête qui se retrouva sous l’eau. Elle rit comme une enfant et j’aimai ça, cette légèreté retrouvée dans ses yeux, dans cette fossette que j’avais peu vue ces derniers mois.


Je me félicitais de mon initiative.


Nos jeux se sont calmés, peu à peu, et je l’embrassais.

Nous échangeâmes un regard grave qui déchira, l’espace d’une seconde, le voile de notre insouciance.


L’après-midi continuait d’avancer alors que nous séchions dans un demi-sommeil salvateur, aidés dans cette démarche par une première bière bue. Elle n’était plus très fraîche, mais nous nous en souciions peu et avons savouré chaque lampée comme si c’était la dernière.


Le temps avançait et l’espace autour de nous prenait ses aises, les familles s’en retournant vers leurs foyers respectifs pour laisser le temps aux enfants de prendre leur douche, aux parents de préparer le dîner. Je voyais qu’elle y pensait, à en juger par ses pupilles tristes, et moi-même j’avais de plus en plus de mal à donner le change. Ne restaient pour nous tenir compagnie que quelques couples amoureux et indifférents.


Nous avons remis nos pulls car le vent forcissait alors. Puis nos pantalons. Nos pieds quant-à-eux, bravant la fraîcheur nouvelle de l’air, s'étaient enfouis nus dans le sable. Les chaussures restaient seules, vides, à côté des bières. Nous en avons bu une autre, alors qu’il ne restait plus que nous sur cette plage finalement désertée de tous.


Nous, les mouettes, et les rouleaux froissés de l’océan.


Et le soleil qui se couchait.


La journée touchait à sa fin et nous avions atteint notre but tant bien que mal, chancelants parfois mais avançant toujours. Le sujet n’avait pas été évoqué, la vie avait remporté ce jour une bataille honorable. Mais la nuit allait commencer à s’étirer, et les angoisses reprendraient le dessus.


Nous nous étions courageusement battus toute l’après-midi, bien que conscients que ce n’était que pour l’honneur, la guerre étant déjà perdue depuis longtemps.


Depuis ce jour qui avait vu arriver, recommandé, l’avis d’expulsion.

La nuit (Dernier acte)

Tout à coup l’homme pousse un juron, hurlant presque, et tous nous relevons la tête pour apercevoir, lointains, les phares puissants d’une autre embarcation. Le zodiac vire à 90 degrés, surprenant tous les passagers assis du côté droit, dont deux tombent à l’eau. L’un des cousins et le septième homme me semble-t-il. Nous ne nous arrêtons pas, malgré les cris implorants des trois cousins et les hurlements hachés des deux victimes qui se débattent dans la houle.

Nouvelle embardée. Visiblement, les projecteurs nous prennent en chasse. Le moteur hurle sa rage, poussé sans ménagement dans les tours.

- « On est trop lourd putain ! Jetez vos affaires par-dessus bord ! Allez, dépêchez vous ! ». Nous prenons nos sac sans réfléchir, chacun saisissant celui qui se trouve devant lui. Sans que je réalise ce qui se passe, Hicham, alors que le zodiac subit une nouvelle secousse terrible, tombe à l’eau avec le sac pesant qu’il tenait par-dessus bord. Il a tout juste le temps de pousser un cri, perdu entre terreur et surprise.

- « Hicham ! Non... Faîtes demi-tour, mon frère est tombé !!! »

L’homme ne semble pas m’entendre alors je lui saute dessus sans réfléchir, aveuglé par ma détresse. Il est surpris et légèrement effrayé. D'un geste il sort une arme de sa poche et tire. La douleur me déchire l’avant-bras, je hurle dans le vent qui étouffe mon cri d’un souffle.

- « Merde !! Putain !! »

Les trois passagers restants ne savent pas quoi faire, ils hésitent à intervenir et s’en apercevant, l’homme nous vise un par un.

- «  Si quelqu’un veut plonger pour aller chercher le gamin, qu’il y aille, mais si je fait demi-tour, on se fait tous choper ».

Voyant que cela annihile les moindres traces de velléité chez mes compagnons, et que moi, je reste allongé au fond du canot, gémissant, il se retourne et reprend sa conduite.

Après une heure à zigzaguer, il finit par semer nos poursuivant, si j’en juge par le bruit du moteur qui semble rependre un rythme de croisière. Je prie pour qu’ils aient repêché Hicham.

Plus tard, nous ralentissons enfin, et accostons dans une petite crique, alors que les premières lueurs s’annoncent à l’est, projetant cette lumière irréelle de l’aube sur un paysage inconnu. Aïnouk m’aide à me relever, à descendre du zodiac qui immédiatement fait demi-tour.

Alors que l’embarcation s’enfuit vers l’horizon, mes compagnons et moi-même restons hébétés, les pieds dans le sable, les bras ballants.


Silencieux.


Nous sommes passés, mais à quel prix...

04.12.2009

La nuit (acte 6)

Le pick-up s’arrête devant nous. Au volant, un homme d’âge mûr, grisonnant, au visage froid. Il ne descend pas du véhicule et de sa vitre laisse échapper quelques paroles, nous intimant de monter à l’arrière. Alors que l’on s’exécute, mon cœur bat plus fort que jamais : ça y est, nous partons…

 

La benne du pick-up est à peine trop petite pour nous contenir tous et à chaque heurt de la piste, chacun reçoit son lot de coup de coude dans les côtes, de bord métallique dans le dos, de sac qui lui tombe sur les genoux. Le vieil homme, sans doute accoutumé au trajet, roule à vive allure à travers la savane. J’aurais aimé partir de jour, voir défiler sous mes yeux le paysage ami de ma première vie, et laisser chaque arbre, chaque chétif brun d’herbe, chaque grain de poussière perdu dans le vent marquer à jamais de son empreinte ma mémoire.

 

Nous dodelinons depuis un moment quand brusquement le chauffeur s’arrête, nous projetant tous vers l’avant dans une dernière secousse. Un grand type s’avance vers nous avec une lampe torche, dont je ne vois qu’une vague silhouette sombre cachée derrière le cône de lumière.

 

- « Suivez-moi » crie-t-il, péremptoire, en passant devant la voiture. Dociles et silencieux, nous ramassons nos affaires et en file indienne suivons ses pas rapides. Mon frère me suit de si près que nos jambes parfois se cognent.

 

Un grand canot nous attend, moteur ronflant d'un roulement sec, presque aigu, doucement ballotté par de petites vagues qui s’échouent dans un bruit de papier froissé. Mon frère, rattrapé par ses années, me prend la main. C’est la première fois que nous allons en mer, et maintenant je suis bien heureux que la nuit de son ombre m’en voile l’immensité, alors que l’embarcation file à vive allure, tapant violemment contre la surface de l’eau, manquant à chaque fois de nous faire chuter du gros boudin. L’air nous fouette le visage. Aucune parole n’est prononcée, la peur et le bruit du moteur nous ayant tous plongé dans une certaine torpeur.

27.11.2009

La nuit (acte 5)

La nuit avance, et nous échangeons quelques banalités. Puis les conversations ralentissent, s’espacent. Mon frère finit par s’endormir à même la terre et je le jalouse, ne pouvant fermer l’œil alors que la grande ourse lentement se déplace dans le ciel.

 

J’ai dû finir par m’assoupir tout de même, puisque je me réveille en sursaut lorsque l’un des cousins, dont j’ai déjà oublié le nom, s’étire et se lève. Je me redresse et regarde dormir mon frère, allongé sur le côté. Il a toujours eu une incroyable capacité à dormir comme ça, n’importe où, dans n’importe quelle situation. Je l’envie quelques secondes avant qu’à son tour il s’éveille, d’avoir senti peser sur lui mon regard.

 

Nous allons sur le bord du fleuve passer de l’eau sur nos visages, remplir une petite théière d’aluminium pour préparer un thé à la menthe que mon frère sort de son baluchon, emballé dans un sachet de plastique. Nous partageons avec nos camarades, en silence, ce thé qui nous empêchera de compter les minutes qui passent par dizaines, en cercle autour d’un petit foyer.

 

Un septième homme nous rejoint une heure plus tard, mais reste à l’écart, malgré les tentatives de Aïnouk qui décidément semble être le plus sociable de nous six.

 

La nuit continue de s’épaissir autour de nous, indifférente. Parfois nous parviennent du lointain les rugissements de quelques bêtes qui rôdent dans la savane sans vraiment se préoccuper de notre présence, passant simplement à bonne distance, trop familières des braconniers. Et soudain, alors que l'espoir s'évaporait, nous percevons le lointain bourdonnement d’un moteur. Alors qu’il s’amplifie, nous nous levons tous, regroupés les uns contre les autres, y compris le septième homme qui vient se blottir contre nous.

 

Une paire d’yeux jaunes perce l’obscurité.

24.11.2009

La nuit (acte 4)

- « Oui, ils doivent être tout proche… », dis-je en dégageant mon bras avec moins de douceur que nécessaire. Je ne peux empêcher mon cœur de cogner sourdement dans ma poitrine, tout à la fois excité et monstrueusement effrayé.

Subrepticement, alors que jusque là nous avons marché côte à côte, mon frère glisse derrière moi pendant que nous avançons de quelques mètres vers ces voix inconnues. Nous distinguons enfin leurs silhouettes, trente mètres plus loin. Ils sont quatre. Quatre jeunes hommes assis dans la poussière, au pied d’un grand acacia dont la ramure se détache sur fond de ciel étoilé. Nous approchons encore et bientôt nous sommes assez près pour voir les yeux de ces quatre ombres. Leurs regards emprunts de lassitude expriment les mêmes angoisses que celles qui nous habitent, Hicham et moi. Et la même méfiance crispe nos visages, comme si nous avions croqué dans un fruit encore vert, acide et amer. Nous ne nous attendions tout simplement pas à avoir des compagnons de route, Aurélio n’y ayant pas même fait allusion.

Mon frère et moi nous asseyons l’un à côté de l’autre, à quelques mètres du quatuor en guenilles, qui se remet à chuchoter d’inaudibles paroles, que j'imagine alimentées par notre arrivée. Nous n’osons nous mêler à la conversation, et je vois que cela met mon jeune frère au supplice : il change trop souvent de position, se mord les lèvres, soupire longuement. Je reste quant à moi figé, le dos droit, et observe nos compagnons d’infortune du coin de l’œil. Ils ont les pieds nus, sont habillés de jeans coupés aux genoux et de chemises amples, colorées de jaunes et de rouges entrelacés aux figures géométriques. Traînent à côté de leurs corps immobiles deux sacs de toile pleins à en faire craquer les coutures, débordants de linge, fermés avec de la ficelle nouée entre les poignées.

Le plus grand croise mon regard, tournant vers moi un visage fermé.
- « Vous venez d’où ? » me lance-t-il sèchement entre ses dents blanches.
- « D’Ouandiz ».
- « Bien-sûr oui, comme moi, comme nous quatre. Tu es forcément passé par Ouandiz pour te retrouver là. Mais tu n’es pas de la région, ça se voit. »
- « Nous venons de la vallée d’Areïdy, mon frère et moi »
A ces mots, les quatre visages changent d’expression, passant dans l'instant de la méfiance à la compassion.
- « J’ai entendu dire que les affrontements avaient été rudes, par là-bas » me dit pensivement un deuxième garçon, aux traits fins et au regard franc.
- « Oui, rudes, répétais-je doucement en penchant la tête vers le sol, nous y avons laissé de nombreux parents ». A ces mots, je sens plus que ne vois mon frère détourner la tête vers l’infini nocturne.

Comme si cette révélation avait entre nous créé une sorte de lien invisible, il ajoute :
- « Restez pas dans votre coin », demandant d’un geste à ses comparses d’agrandir le cercle. Mon frère me regarde, interrogatif. J’acquiesce et me lève pour prendre place parmi eux, Hicham imitant chacun de mes mouvements, avec un léger décalage, comme ces mîmes que l’on peut voir dans les rues de certaines grandes villes occidentales.
-« Moi c’est Aïnouk, repris le maigrichon, et lui, là-bas c’est Ounikir, mon frère. Les deux autres sont nos cousins, ce sont eux qui nous ont amené là, Jarihani et Hähim ». Sans vraiment s’intéresser à notre présence, les deux cousins nous font un bref signe de tête.
- « Roanik… Et Hicham, mon petit frère. »
- « Vous savez quand ils comptent venir nous chercher ? » demande-t-il.
- « On n’est même pas sûrs que quelqu’un vienne... »
- « Nous non plus, ça fait deux heures qu’on est là, sous cet acacia … Putain, mais qu’est-ce qu’ils foutent ? Je trouve que ça sent pas bon tout ça ». Une moue dégoûtée illustre son propos.
-« J’espère que tu te trompes ».

18.11.2009

La nuit (acte 3)

« Jamal m’a raconté tout un tas de choses là-dessus… alors tu comprends… » ajoute mon frère après un court silence, un peu honteux de m'avouer ses inquiétudes. Inquiétudes en outre légitimes si l‘on prend en compte son jeune âge et les circonstances de notre démarche.

 

- « Jamal parle beaucoup trop, si tu veux mon avis. Et de choses qui ne le regardent pas. Essaie de ne pas trop penser à ce qu’il a bien pu te dire, ses paroles ne sont que sifflements stériles ! » affirmé-je, inconsciemment irrité qu’il me ramène ainsi à mes propres interrogations, à ce manque de certitude sur notre avenir proche qui me parait tout aussi opaque et sombre que la nuit sans lune qui nous digère. Moi aussi, j’en ai entendu des histoires comme ça, et de la bouche de personnes bien plus fiables que ce Jamal. Des histoires d’hommes enfermés dans des bétaillères, entassés plusieurs jours durant et finalement retrouvés morts, étouffés d’avoir été trop nombreux. Des histoires de disparus en mer qui avaient sauté du bateau sans jamais avoir appris à nager, et que personne n’avait jamais plus revu. Plus sordides et cruelles les unes que les autres, elles ont hanté mon sommeil ces dernières semaines, alors que je commençais à envisager l’éventualité d’un départ.

 

- « T’as entendu ? » chuchote brusquement mon frère, me retenant ferment par le bras, visage tendu vers l’avant, scrutant l’obscurité de ses yeux plissés, de son oreille tendue. Je m’arrête immédiatement, comme une gazelle qui dans la nuit entend le feulement sourd d’un fauve approchant.

 

Effectivement, après un court instant, je perçois à mon tour ces murmures qui nous parviennent, étouffés.

12.11.2009

La nuit (acte 2)

Le type en question, je l’ai rencontré une semaine plus tôt. Il était pour le moins peu avenant, et je doute qu’en des circonstances plus clémentes je me serais jamais adressé à une telle personne. Aurélio, - c’est du moins ainsi qu’il se faisait appeler - était grand, sec et noueux comme un vieil olivier, et son visage semblait nativement grimaçant : ses lèvres au repos retombaient aux extrémités comme si ses joues avaient perdu toute élasticité et l’intersection entre nez et sourcils était chez lui ridée sans effort, tel le museau renfrogné d’un bulldog apathique. Ses yeux, quant à eux, étaient injectés de cannabis et incroyablement absents, comme s’il cherchait obstinément à rattraper un souvenir qui toujours échappait à son emprise. J’aurais pu passer outre cette apparence malplaisante, s’il n’y avait eu sur ce masque une large balafre qui coulait, irrégulière, de la tempe au menton, frôlant l’œil. L’épaisseur du trait blanchâtre laissait imaginer le peu de soin qui avait été apporté à sa cicatrisation - et les souffrances induites par ce manque d’attention.

 

J’étais terrifié.

 

Heureusement, l’échange avait été bref. Quelques mots troqués au coin d’une rue sans macadam qui, impassible dans sa nudité, était à l’abri des indiscrets.

- « Combien ? » avait-il lancé en guise d’introduction.

- « Deux.... » lui répondis-je, quand je réussissais enfin à lâcher du regard l’horrible cicatrice.

- « 40 000 par personne. En liquide. 70 000 pour vous deux si t’as ça sur toi... ».

 

Oui, j’avais cette somme sur moi. Dans ma poche, serrée dans ma main droite, moite. Je dus me faire violence pour donner à cet acrimonieux l’intégralité de nos maigres économies : mettre notre fragile destin entre ses mains décharnées n’était pas chose instinctive tant l’individu paraissait suspect,  fourbe. Je me décidais malgré tout à lui tendre les billets, qu’il prit d’un geste si vif et agressif qu’il me fit sursauter. Il avait peur, peut-être, que je ne fasse machine arrière, bien que je doutasse que la notion de peur lui soit familière - si ce n’est celle qu’il inspirait lui-même.

 

Ayant vérifié que le compte y était, il retira de la liasse approximativement 20 000 CFA, sans même s’en cacher, et les mit dans la poche intérieur de sa veste alors que le reste était destiné à une petite mallette qu’il se calla nonchalamment sous le bras. D’une poche de son pantalon il sorti une petite carte fripée et m’indiqua de l’index, sans prononcer un mot, un point rouge au bord du fleuve. Il est parti sans me jeter une miette de regard, me laissant la carte dans la main, un peu déboussolé au milieu du carrefour de terre rougeâtre.

06.11.2009

La nuit

Ayant peu de temps pour écrire ces dernières semaines, je vous lirve ici le début d'une nouvelle écrite l'année passée pour un concours qui semble avoir été abandonné... Ce n'est pas le texte dont je suis le plus fier mais jje vous laisse en juger par vous-même !

Ce ne sont là que les premiers mots, auxquels je ferais suite si vous voulez bien ! :p

J'en profite pour m'excuser de peu passer chez vous en ce moment... Foutues aiguilles qui trottent trop vite...

******

- « Tu crois qu’ils seront là ? » me demande-t-il d’une voix sinueuse, rompant le silence qui nous accompagnait depuis la sortie du village. Cette question le taraude depuis plusieurs heures et jusque-là il y avait par dignité résisté, comme un enfant vous assure que non, il n’a pas peur dans le noir. Mais sa bravoure, comme la ligne d’horizon alors que le soleil la franchit, se dilue lentement dans l’immensité du crépuscule.

- « Le type m’a dit d’aller là-bas, alors on y va. C’est tout... » répondis-je gonflant mon intonation d’autant de certitude et de fermeté que possible. Sent-il que je partage son angoisse ? Car ces mots me semblent mort-nés, à peine sortis d’entre mes lèvres que déjà ils gisent, inertes, sur le sol poussiéreux de la piste.

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